— Kallenberg? Mais tu sais bien, je t'ai raconté! Quand je t'ai connu, j'arrivais de chez lui à Londres. Une soirée démente, complètement dingue, où on avait fêté Noël la nuit du 15 août avec neige, chasseurs alpins et tout le tremblement!

— Et pendant ce temps, moi, je t'attendais comme une cloche!

— Évidemment, tu ne me connaissais pas encore! Ce que tu devais souffrir… Tu sais, c'est marrant, parce que Kallenberg et Satrapoulos se détestent. Et ça se complique du fait que tous deux haïssent leur belle-mère, la vieille Mikolofides.

— Mais c'est du Sophocle!

— Tu ne crois pas si bien dire! Dans cette famille, il n'est question que de savoir qui réussira à éliminer les autres! La matrone fait des coups en douce à ses deux gendres, leurs femmes ne pensent qu'à se faucher leurs maris…

— Belle mentalité…

— Deux connes sans intérêt, sans parler de la troisième qui est, paraît-il, complètement louf, une espèce de mystique à la gomme. Mais ça, on s'en fout non?… Tu ne vas pas te priver d'un allié pareil? Viens seulement une heure chez Nut, au moins, tu verras sa tête!

— Il y sera vraiment?

— Bien sûr! Chaque fois qu'elle divorce, Nut n'oublie jamais d'inviter tous ses anciens amants!

— Elle était avec lui?

— Toujours, entre deux mariages. Une vieille histoire.

— Elles sont parfaites, tes amies…

— Est-ce que je m'occupe des tiens? Nut est fabuleuse! On se dit tout depuis dix ans, on ferait n'importe quoi l'une pour l'autre.

— Qui te prouve qu'il viendra?

— Tu as l'air d'oublier que, pour l'amour de toi, je suis capable de rendre des points à Mata-Hari! Tu as entendu parler de la Menelas?

— Comme tout le monde, oui… Elle chante?

— Non, barbare, elle joue du piano!

— Le rapport?

— J'avais appris par Nut que Satrapoulos était un admirateur inconditionnel de la Menelas. Elle a fait savoir au Grec que son idole serait de la fête. Voilà, c'est tout.

— Elle va pas jouer au moins? Je déteste le classique!

— Prétentieux! Tout l'argent de ton parti ne suffirait pas à payer un seul de ses récitals!

— Quel idiot j'ai été d'avoir loupé toutes mes leçons de piano!

— Si tu n'étais idiot que pour ça! Heureusement que je suis là, salaud! »

Elle se rua sur lui avec impétuosité, le cloua sur le lit et lui mordit la bouche. Avec Scott, c'était la seule façon d'avoir le dernier mot.

Après avoir déposé Rita, Raph et Amore regagnaient le Pierre en taxi.

« J'ai faim…, dit Dun.

— Tu es une vraie bête… Manger, dormir, baiser…

— Tu connais quelque chose de mieux? »

Amore, en gloussant, saisit la balle au bond :

« Mieux que baiser? Non.

— Et bouffer?

— Ça dépend quoi. Je suis un raffiné, moi. Tu ne peux pas comprendre, tu es un barbare. Je te vois très bien dans les hordes d'Attila, serrant ton morceau de viande entre tes cuisses. Allons, bon, voilà que je m'excite!… »

Le taxi s'arrêta devant l'hôtel. Dans le hall, Raph salua Léon, le portier de nuit français qu'il connaissait depuis des années. Léon, mieux que quiconque à New York, savait d'une façon précise avec qui chacun de ses clients finissait ses nuits. Et parmi ceux-ci, Raph était l'homme qui se faisait apporter des collations aux heures les plus tardives, quatre ou cinq heures du matin, pour deux, trois, ou même quatre personnes, cela dépendait. Un jour, Léon l'avait même trouvé debout, goûtant au Dom Pérignon qu'il lui avait commandé, alors que trois filles superbes étaient nues dans le lit, songeant à peine à remonter le drap sur leur poitrine. Léon, qui était marié depuis vingt ans à une Américaine observant le rite mormon, avait détourné les yeux pudiquement. A plusieurs reprises, Dun lui avait proposé des sommes folles pour qu'il consente à égrener ses souvenirs devant un magnétophone. Mais Léon aimait son travail et ne voulait rien commettre qui pût risquer de l'en priver. Il connaissait également Dodino depuis longtemps et savait parfaitement à qui il avait affaire.

« J'ai faim aussi, dit Dodino. Veux-tu qu'on mange quelque chose avant d'aller se coucher?

— Si tu veux.

— Chez toi ou chez moi?

— Comme tu veux.

— Alors, on va chez moi. »

Ils prirent l'ascenseur, sous l'œil impavide du groom de nuit. Amore fourragea dans sa serrure avec énervement. Dun ironisa :

« Tu pourrais essayer de siffler… »

Dodino, qui avait réussi à ouvrir la porte, daigna sourire…

« Entre, grand fou! »

Une fois de plus, Raph fut snobé : il dut traverser trois pièces avant de pénétrer dans l'immense salon-chambre à coucher.

« Merde alors, comment tu fais? Tu n'es pourtant pas en notes de frais?

— Mieux que ça, on m'invite. Et je vais te confier un secret. Il y en a beaucoup qui seraient prêts à me payer pour que je participe à leurs soirées.

— Tu attribues ça à quoi?

— Je suis pédéraste. J'amuse les dames et je rassure les maîtres de maison. Toi, tu es un danger, pour eux. Assieds-toi… »

Il décrocha le combiné, et passa sa commande, sans même consulter son ami :

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