Mais Dodino avait appuyé sa tête sur ses jambes et ne lui lâchait pas la main. C'est à ce moment précis que Léon pénétra dans la pièce, son plateau sur les bras. En l'apercevant, Dodino se dégagea et le mouvement qu'il fit révéla à Raph Dun qu'ils n'étaient plus seuls. A la vue de Léon, il se sentit rougir pour la deuxième fois de sa vie comme s'il était coupable. Le domestique, de son côté, gardait le nez sur la bouteille de Veuve Clicquot qu'il était en train de déboucher, prenant bien garde de ne pas détourner les yeux.

« Laissez!… Laissez…, dit Amore. On va se débrouiller… »

Raph se dressa comme un ressort et se dirigea vers la porte. Amore lui lança :

« Mais où vas-tu?

— Me coucher.

— Mais… Et le champagne… Et le caviar?… Tu veux pas goûter au caviar?

— Ton caviar, tu peux te le foutre au cul. J'ai plus faim! »

Et il sortit en claquant la porte. Dodino prit Léon à témoin :

« Vraiment, vous l'avez entendu? Quel grossier personnage! »

Léon ne releva pas la tête. Il dit simplement :

« Si Monsieur a besoin de quelque chose, Monsieur n'a qu'à sonner. »

Et il sortit à son tour, très digne.

Le Grec eut un ricanement amer en contemplant l'image que lui renvoyait le miroir : ou ce costume était mal coupé, ou c'était lui qui était mal foutu. Les trois complets d'alpaga noir, arrivés le matin même de Londres, prenaient, dès qu'il les passait, l'allure fripée des vêtements que portent les provinciaux le dimanche. Pourtant, ni son tailleur ni son anatomie n'étaient en cause. Nu, le Grec, bien que trapu, était mince et sec, sans surcharge de graisse, sans bourrelets. En maillot, c'était encore supportable. Dès qu'il enfilait une chemise, il ressemblait à un marchand de fromages. Pourquoi? Il ne savait pas. Simplement, c'était comme ça. Il avait d'abord accusé les tailleurs de saboter le travail, n'arrivant pas à admettre ce divorce congénital entre tout vêtement et sa personne.

Puis il s'était résigné, écœuré de constater que ses complets récents lui allaient encore moins bien que les anciens, ceux qu'on lui avait confectionnés vingt ans plus tôt et qu'il portait encore. Avec cette silhouette, pas question de porter autre chose que du sombre. Dans les pied-à-terre qu'il avait à Paris, Londres, Athènes, Rome, New York, Mexico ou Munich, il y avait la même armoire contenant quelques chemises et les cinq mêmes éternels costumes d'alpaga noir, un point c'est tout. Il retira mélancoliquement sa veste qui glissa au sol et desserra le nœud de sa cravate. Cette soirée idiote chez Gus Bambilt l'agaçait prodigieusement. Une consolation, la Menelas y serait. Lindy Nut, la future ex-épouse de Gus, l'en avait aimablement averti. Étonnant… En général, Nut, avec laquelle il entretenait des relations ambiguës d'amitié amoureuse, ne lui signalait pas ce genre de détail. Au contraire, elle évitait soigneusement de le mettre en contact avec de trop jolies femmes, prenant ombrage de toute admiration qui ne lui était pas dévolue… Bizarre… Ses relations avec elle dataient de dix ans. Quand l'un des deux était déprimé, il allait se réfugier chez l'autre, lui demander secours momentanément. Pour son dernier mariage, elle avait eu le bon goût d'épouser un pétrolier qui était devenu l'un de ses gros clients. Il jeta un coup d'œil apitoyé sur le carton d'invitation :

VOUS ÊTES PRIÉ D'ASSISTER A LA DIVORCE-PARTIE COSTUMÉE DONNÉE PAR LYNDY ET GUSTAVE BAMBILT LE 22 JUILLET 1958 EN LEUR RÉSIDENCE DU 127 PARK AVENUE, A PARTIR DE 22 HEURES. AVEC VOUS, GUSTAVE ET LYNDY FÊTERONT LEUR SÉPARATION. THÈME : « LA MER, L'AMOUR, L'ARGENT. » R.S.V.P.

Le Grec rejeta le bristol dédaigneusement… Il supportait mal l'idée qu'un divorce pût se fêter comme un baptême, ne comprenant pas qu'un sacrement aussi grave dût fournir, le jour où on le rejetait, prétexte à une soirée de mauvais goût. Il est vrai que les deux lascars en avaient l'habitude! Big Gus en était à son onzième divorce, Nut à son troisième. Quatorze à eux deux!

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