Seuls, des Américains pouvaient être assez cinglés pour commettre ce genre de faute qui provoquait en lui une irritation dont il ignorait si elle venait de son éducation, de son ascendance ou de ses principes. D'ailleurs, il ne tenait pas à le savoir. Approfondir ce problème équivalait à remettre en question la paix armée qu'il maintenait à grand-peine avec Lena. Depuis deux ans, ils ne se rencontraient pratiquement plus, bien qu'ils fissent de part et d'autre des efforts immenses pour sauvegarder l'apparence d'un ménage uni, les enfants, la famille… Dans les premiers mois de son mariage, il avait éprouvé pour les dix-sept ans de Lena une véritable folie sensuelle. Puis son corps d'enfant avait cessé de l'étonner — c'est un moment qu'il situait après sa grossesse et la naissance des jumeaux. Alors, il avait cherché une équivalence à l'adolescente qu'elle n'était plus, espérant se sentir attiré par la femme qu'elle aurait dû devenir — mais dont elle n'avait que l'apparence.
Lena ne comprenait rien à la rage d'agir qui animait son mari. Parfois, il tentait de lui expliquer ses buts, les moyens infaillibles qu'il avait d'y parvenir : cela ne l'intéressait pas.
Il enfila de nouveau la première des trois vestes qu'il avait essayées, espérant on ne sait quel miracle : pire que tout à l'heure. En faisant jouer deux des trois panneaux du miroir, il parvint à se voir de dos et constata définitivement que le costume, sur ses épaules, semblait sorti d'un « décrochez-moi-ça » de quartier. Les seuls moments où Lena le regardait réellement, c'était précisément pour lui reprocher son manque de chic. En dehors de cela… elle l'écoutait avec un intérêt poli, perdue dans un rêve exquis, mystérieux, permanent, acquiesçant de la tête à tous ses discours fiévreux, perpétuellement absente et toujours là. A quoi pensait-elle? Avait-elle un amant, des amants? Et si oui, comment n'en aurait-il pas été prévenu? L'idée l'effleura que, en ce genre de circonstance, ceux qui sont concernés sont les derniers informés. Il y avait ce type, cet acteur, dont il se doutait bien qu'il plaisait à Lena. Il en avait eu la révélation en constatant qu'il était le seul homme à ne pas lui faire ouvertement la cour. Oui mais, le bellâtre vide était lui-même sous la surveillance constante de son emmerdeuse de femme. Alors?
Un jour, Irène s'était enhardie à faire une allusion fielleuse à ce sujet. Elle lui avait demandé s'il n'était pas jaloux des hommes qui tournaient autour de Lena. Il lui avait répondu qu'il prenait ces hommages à son compte, comme ceux que l'on accorde au propriétaire d'un objet rare et précieux.
La puce à l'oreille, désireux de contrer sa belle-sœur, il s'était renseigné sur sa vie et avait appris avec stupéfaction qu'elle avait des liaisons brèves et sans lendemain avec des gens de maison, des popes ou des soldats. Information navrante en elle-même, mais réjouissante en fonction de l'irrésistible Kallenberg, si vaniteux, si imbu de lui-même. Et encore, était-ce vrai? Il était gêné de le croire. Si les faits imputés à sa belle-sœur étaient exacts, pourquoi les allusions d'Irène sur Lena ne le seraient-elles pas?
Tourmenté, il se mit à arpenter sa chambre, partie infime de la suite royale qu'il louait au Pierre à l'année : A chacun de ses passages, il marchait sans les voir sur les trois costumes qui gisaient par terre, dans la position où ils étaient tombés. Chacun d'eux lui avait coûté deux cents livres. Il passa dans le salon et prit un paquet posé sur un fauteuil. Avec agacement, il tenta d'en briser les attaches. N'y arrivant pas, il se rendit dans la salle de bain et en ressortit avec une lame de rasoir qu'il utilisa pour les sectionner. Du carton s'échappa un bric-à-brac de vêtements anachroniques : une tenue de corsaire qu'il enfila, pantalons noirs élimés au-dessous des genoux, chemise râpée rouge sang, bas de soie blanche. Il s'admira : pas de doute, les compagnons de la Tortue avaient une autre gueule que les mannequins gris et noirs de Saville Row! La touche finale fut donnée par un tricorne noir frappé sur le devant de la légendaire tête de mort. Il le plaça sur sa tête en différentes positions, cherchant à trouver celle qui lui donnait l'air le plus guerrier. Il retourna dans le salon et s'empara, dans le porte-parapluies, d'un sabre d'abordage. Il le glissa dans sa ceinture. Pas de chance, il était si long qu'il traînait par terre. Il en remonta la poignée qui vint buter sur son plexus. Cette fois, le bout du fourreau ne raclait plus la moquette. Il bomba le torse… Si la Menelas n'était pas séduite, c'était à désespérer de tout! Seul inconvénient, il ne pouvait plus se baisser. Le pommeau lui entrait désagréablement dans l'estomac. Maladroitement il dégaina et fit quelques moulinets énergiques au-dessus de ses épaules. C'était incroyable la façon dont vous métamorphosait le port d'une arme! Il se sentit l'humeur farouche et brûla de provoquer un insolent en duel, pour l'amour de quelque belle.