Peggy était allongée tout habillée sur son lit, de grosses compresses de camomille sur les yeux. Quand elle avait trop de rendez-vous dans la journée, il lui arrivait de s'éclipser pendant une heure pour se réfugier chez elle et s'y détendre. A ces moments-là, nul n'avait le droit de la déranger. Claudette, sa femme de chambre, éliminait les importuns et coupait le téléphone. Il était quatre heures de l'après-midi. Elle était là depuis dix minutes. On gratta à la porte…
« Madame…
— Qu'est-ce qu'il y a? demanda Peggy avec aigreur.
— C'est M. Fairlane…
— Ne le laissez pas entrer!
— Madame… Il est déjà là.
— Idiote! Qui lui a permis…
— Madame… Il se l'est permis tout seul. »
Peggy sauta de son lit. Périodiquement, ce grand dadais la relançait, trop vaniteux pour admettre qu'une femme pût désirer ne jamais le voir.
« Où est-il?
— En bas.
— Ça va. Laissez-moi. »
Claudette disparut dans une antichambre, l'air pincé : comment pouvait-elle refuser l'entrée de l'appartement à ce beau garçon qui y était venu si souvent? Sa courtoisie était telle qu'il lui avait même apporté, un jour…, un bouquet de fleurs. Peggy s'essuya les yeux, rajusta les plis de sa robe, tapota ses cheveux et dévala les marches.
Tony était là. Elle attendit qu'il parle le premier, en équilibre sur une marche, la main crispée sur la rampe…
« Alors? On veut effacer Tony Fairlane de sa vie?
— Tu parles de toi à la troisième personne maintenant? Qu'est-ce que tu veux? »
Comme toujours, il était tiré à quatre épingles, alpaga bleu marine ultra-léger, cravate club de couleur sobre et, émanant de lui, une aura d'autosatisfaction. C'était un fait, Tony s'aimait. Avant chaque sortie en public, il passait des heures entières devant son miroir, vérifiant la perfection de son bronzage, l'éclat de ses dents, épilant l'un des poils de ses sourcils pour défaut d'alignement, brossant sa langue afin de lui donner cette couleur rose vif propre aux gens bien portants. Chaque matin, une spécialiste japonaise venait à domicile pour soigner ses pieds et ses mains et il ne manquait jamais de se rendre chez son dentiste une fois par semaine au moins. De ces attentions constantes et maniaques à sa propre personne résultait une apparence de mannequin superbe et triomphant, isolé dans son narcissisme par la certitude d'être unique, sans concurrence. Peggy détestait Tony. A aucun moment, elle n'avait pu le distraire de lui pour qu'il la voie, elle. Quand il disait « je t'aime » — il le lui avait dit deux fois, dont une où il était ivre — il fallait entendre « je m'aime ». Le jour où il avait prononcé ces mots sans avoir bu, il tenait Peggy dans ses bras, dans la vaste chambre d'un palace de Nassau. Étonnée, la jeune femme s'était légèrement dégagée de son étreinte pour observer son expression.
Elle avait eu le choc de sa vie : dans son dos à elle, il y avait un miroir dans lequel Tony contemplait son image, et c'est à cette image qu'il avait adressé sa déclaration d'amour. En ce temps-là, elle voulait se persuader qu'elle tenait à lui, pour justifier ces fiançailles imbéciles. Plus tard, elle avait osé formuler la pensée qu'elle refusait de s'avouer : « C'est un crétin. Je ne le vois pas parce qu'il est beau, mais parce qu'il est riche et qu'il agacera Scott. » Le père de Tony, en effet, possédait la majorité des aciéries de Détroit. A sa mort, Marjorie, son épouse, avait bien tenté de jouer à la veuve américaine en dilapidant une partie de ses revenus avec de coûteux gigolos, mais le cœur n'y était pas. Elle était, irrémédiablement et définitivement, une bourgeoise. Dépitée par cet échec, elle avait reporté les élans de sa chasteté forcée sur le seul phallus légal de la famille, celui du jeune Tony, douze ans.
L'enfant présentait déjà les prémices d'un caractère odieux. Cette tornade d'amour et de compliments, s'abattant sur sa tête, avait achevé de la lui tourner. A quatorze ans, il savait qu'il était le plus beau, le plus riche, le plus intelligent, le plus irremplaçable. Les rares amis qui s'accrochaient à ses basques pour l'abondance de son argent de poche le vomissaient. A vingt ans, légataire universel d'une fantastique fortune, alors que sa mère compensait ses élans refoulés par une recherche ésotérique très suspecte, il se lança dans un perfectionnisme exacerbé de son image de marque, remplaçant tous les six mois les huit voitures de son parc automobile privé, faisant tailler ses costumes à la douzaine, possédant des centaines de paires de chaussures, traînant derrière lui une cour de beautés avides de garde-robes offertes. Les échotiers, toujours à l'affût de ce qui n'est pas nécessaire, commencèrent à lui consacrer quelques lignes par-ci, par-là, ce qui eut le don d'exaspérer sa vanité et d'accroître son arrogance.