A la même époque, Peggy payait des sandwiches à son grand bonhomme distrait, dont elle attendait encore qu'il lui demandât sa main. Lassée par son silence et par le flou des projets la concernant, en trois semaines, dans un mouvement de dépit et un inconscient désir de vengeance, elle se fiançait à Tony Fairlane — dont la dernière marotte était l'élevage des pur-sang — après avoir fait sa connaissance dans un concours hippique dont elle était la vedette. Le soir de leur arrivée dans ce foutu hôtel des Bahamas, elle avait été intriguée par le trop long séjour de Tony dans la salle de bain. Elle l'attendait dans le lit depuis une demi-heure déjà, vêtue d'une chemise de nuit translucide essayant de ne pas trop penser à Scott dont l'image la hantait. Énervée, elle se leva, traversa la chambre et alla frapper doucement à la porte de la salle de bain : pas de réponse. Seul, une espèce de souffle rauque et saccadé lui parvint. Inquiète, elle entra et fut sidérée par le spectacle : au pied du lavabo, il y avait plusieurs haltères et des extenseurs dont elle se demanda d'où son fiancé tout neuf avait bien pu les sortir. Et au fond de cette cage en céramique, serré à la hauteur des reins dans une multitude de lainages, parallèle au sol, les pieds en équilibre sur le rebord de la baignoire, le buste en avant, les mains en appui sur le tapis recouvrant les carreaux de faïence, Tony, faisant des tractions frénétiques.
Il l'aperçut mais n'arrêta pas son exercice pour autant, lui jetant un regard mauvais et irrité. Au bout d'une vingtaine de mouvements, il interrompit sa série, et se redressa, en nage :
« J'arrive, ma chérie, j'arrive… »
Interloquée, Peggy retourna dans la chambre et alla s'asseoir, non pas sur le lit, mais dans un fauteuil. Elle était ahurie qu'un homme pût songer à faire de la culture physique à un moment pareil. Quelques instants plus tard, Tony apparut, statue de dieu grec préfabriqué, grand sourire sur les lèvres. D'un air satisfait, il lui lança :
« Je suis assez bien bâti naturellement, mais j'ouvre l'œil pour garder la forme. Tiens, regarde… »
Il prit une posture d'Apollon et s'offrit de trois quarts à ses regards, bandant ses muscles qui tressaillaient et s'agitaient, serpents vivant une existence indépendante sans que sa pose en fût altérée. Anéantie, Peggy pensa : « Et c'est ce con que j'ai choisi pour oublier Scott!… »
Très à l'aise, Tony continuait ses pitreries et ses contractions. « Et voilà! », dit-il joyeusement lorsqu'il jugea que la démonstration était suffisante.
Alors, s'emparant du corps de Peggy comme d'une plume, il acheva son numéro d'homme des bois en la balançant sur le lit pour se jeter sur elle avec des grognements. A peine l'avait-il étreinte qu'il la faisait rouler par-dessus lui, de telle sorte qu'elle se retrouva à califourchon sur son corps. Pendant qu'il essayait vainement de la pénétrer, elle accrocha son regard : elle vit qu'il avait les yeux grands ouverts mais qu'il ne la voyait pas. Fixement, il semblait observer un point situé au-dessus de la tête de Peggy. Elle se retourna : au plafond, il y avait un immense miroir qui reflétait la scène.
Tony ne cherchait pas à faire l'amour avec elle, mais avec lui-même par le biais de sa personne interposée. Elle s'arracha vivement du lit et alla s'enfermer dans la salle de bain : elle était horrifiée par ce Narcisse impuissant qui ne pouvait avoir une érection qu'en se regardant dans une glace.
Elle émergea de son déplaisant souvenir :
« Tu veux quoi? »
Tony ricana, mal à l'aise et agressif.
« Ne t'imagine pas que ton futur mariage est dans la poche…
— Ce qui veut dire?
— Rien, je me comprends. »
Il tourna dans la pièce, déplaçant des objets :
« Il paraît que tu veux épouser Scott Baltimore?
— Ça te concerne?
— Tu sais que son grand-père était trafiquant et bootlegger?
— Et le tien, il était quoi? Es-tu même certain d'en avoir eu un, bâtard!
— Peggy, ne joue pas ce petit jeu avec moi… Méfie-toi! Attention à ce que tu dis. »
Elle le toisa avec un infini mépris :
« C'est tout?
— Non! Tu n'es pas libre. Tu as des comptes à me rendre! Tu sais combien tu m'as coûté? Tu sais combien j'ai dépensé avec toi? Cinq cent mille dollars!
— Et alors?
— Alors, il faut me les rendre.
— Tu es tombé sur la tête?
— Je t'ai offert des cadeaux, des bijoux, des fourrures! Ce n'est pas une petite salope qui arrivera à me ridiculiser!
— Pauvre type! Je ne sais même pas de quoi tu parles. Si tu penses qu'il y a litige financier entre nous, va raconter ça à ton avocat. Ou à ta maman!
— Tu me prends pour un con?
— Oui. Tout le monde te prend pour un con. »
Il fit deux pas menaçants dans sa direction. Elle eut un geste infiniment rapide vers un tiroir. Au bout de sa main minuscule, Tony aperçut, non pas le classique petit pistolet de dame, mais le Colt réglementaire de la police new-yorkaise.
« Stop! »
Elle n'avait pas élevé la voix, mais il comprit parfaitement qu'elle ne plaisantait pas. Interdit, il balbutia :
« Tu es cinglée, non!
— Recule.
— Écoute.
— Recule! »