Depuis des années, tous les armateurs du monde étaient sur l'affaire. Têtes de liste : Satrapoulos et Kallenberg… Le vieux Haïdoko n'avait pas eu de chance. A sa mort, il laissait derrière lui, pour uniques héritières, une fille un peu cinglée, née d'un premier lit, et une veuve hystérique. Toutes deux n'avaient qu'un désir : se débarrasser des chantiers. Seulement, pour réaliser l'opération, il leur fallait se mettre d'accord et signer ensemble l'acte de vente — cette clause était formellement prescrite par testament. Or, la belle-mère et la fille se vouaient une telle haine qu'il suffisait que l'une dise oui pour que l'autre oppose son veto, et vice versa.
L'imbroglio durait depuis cinq ans. Découragés, les acheteurs les plus acharnés avaient baissé les bras et renoncé. Tous, sauf le Grec. A l'inverse de Kallenberg, il n'avait pas fait de surenchère. A quoi bon? Elle n'aurait pas abouti. En revanche, deux de ses hommes, qu'il payait à l'année, faisaient des relances incessantes et l'informaient de tout fait nouveau. La bonne nouvelle était arrivée quarante-huit heures plus tôt : la veuve avait cassé sa pipe dans un accident de voiture. Curieusement, le conducteur du véhicule écrasé contre un arbre sur une route peu fréquentée n'avait pas de pantalon sur lui.
Les séides du Grec avaient bondi sur la fille et enlevé le morceau à des conditions très avantageuses.
Kallenberg, comme assommé, parvint à articuler d'une voix rauque :
« Comment as-tu fait?
— Tstt… Tstt… Herman… Voyons!…
— Cher? »
Socrate eut un rire léger :
« Pas grand-chose. Et un voyage.
— Quel voyage?… bredouilla Barbe-Bleue.
— La veuve est morte. Mes fondés de pouvoir n'ont eu qu'à payer la somme. En prime, ils ont offert à la cinglée une croisière d'un an autour du monde. Elle a marché!… Tu es le premier à qui j'annonce la nouvelle… C'est tout frais, tu sais (il consulta sa montre)… Le contrat a dû être signé… il y a une heure, à Tokyo. »
Kallenberg regarda le Grec pensivement. Sous son bureau, il appuya du bout du pied sur un bouton. Un instant plus tard, la blonde ouvrait la porte. Barbe-Bleue ne lui laissa pas le temps de dire quoi que ce soit. Par-dessus les épaules de S.S., il lança :
« Ah! oui. Greta, j'arrive!… »
Et au Grec :
« Tu m'excuses? J'en ai pour une seconde… »
Il sortit sur les talons de la cavale. Satrapoulos ne put même pas s'étaler dans son fauteuil pour savourer le K.O. qu'il venait d'infliger : Herman était déjà de retour. Il eut un mot qui était bien dans sa manière quand il perdait une partie :
« Si on remontait sur le pont? Nos amis doivent s'impatienter. »
Comme d'habitude, il tentait de minimiser la victoire d'autrui en ne la mentionnant pas, comme si elle n'avait pas eu lieu. Pas dupe, le Grec le toisa d'un air narquois et satisfait. Brave Kallenberg!… Pour un type qui avait fait des études à Harvard, il n'était même pas fichu d'être sport. Que leur apprenait-on là-bas, dans les universités?
« Et voyez-vous, mon mari peut appeler le monde entier en cinq minutés!
— Si j'avais eu la même installation dans mon Q.G., j'aurais certainement gagné la guerre plus vite! »
Tout le monde rit à la boutade de Lord Eaglebond. Kallenberg aussi, plus fort que les autres, malgré la rage que lui valait le stupide numéro d'Irène, celui de l'épouse au foyer… « mon mari par-ci, mon mari par-là… » Comme s'il avait été sa chose! Il demanda :
« Voulez-vous que nous remontions sur le pont? »
Les invités s'engagèrent dans l'escalier recouvert de moquette lavande. Herman se tint à l'écart pour les laisser passer. Nut, en arrivant devant lui, fronça les sourcils, comme si elle oubliait quelque chose…
« Herman, j'ai un coup de téléphone à donner. Vous permettez?
— Mais bien entendu! Où ça?
— A New York.
— Spiridon! »
L'officier-radio fit volte-face :
« Oui, commandant?
— Voulez-vous vous mettre à la disposition de Madame?
— Merci… dit Nut… Je vous rejoins là-haut dès que j'aurai eu ma communication.
— Vous n'aurez pas à attendre… se pavana Kallenberg. Toute l'installation est en priorité absolue.
— J'appelle Peggy Nash-Belmont. Vous avez un message à lui transmettre?
— Dites-lui que nous l'attendons tous avec impatience. Je serais enchanté de la recevoir à bord. »
« Mais tu es une magicienne! Comment as-tu su? »
C'était fantastique : malgré les milliers de kilomètres qui les séparaient, la voix de Peggy lui parvenait comme si elle avait été près d'elle. Nut s'étonna :
« Comment j'ai su quoi? »
Elle regarda l'officier. Discrètement, il sortit aussitôt du poste. Pendant ce temps, Peggy lui criait quelque chose avec enthousiasme. Nut sembla sidérée. Puis :
« Non!… C'est vrai!…
— Mais oui!… s'excitait Peggy! Hier soir… Comme ça!… Personne n'était dans la confidence… Oh! Nut!… C'était formidable!… »
Attendrie, Nut exigea :
« Madame Baltimore, je vous somme de tout me raconter sans omettre un seul détail… Oh! Peggy!… Je suis si heureuse pour toi!… Je te félicite!… C'est merveilleux! fantastique!… A quand le voyage de noces?