Elle approcha, terrifiée, et se plaça devant lui.

— T'auras cinq belles baffes, d'accord ?

— Je…

— D'accord ?

— Oui, Luke.

— Je veux que tu comptes.

Elle se tint droite devant lui, il leva la main. Elle ferma les yeux, pleurant de tout son soûl. Il lui colla une claque monumentale qui la fit tomber par terre. Elle hurla.

— J'ai dit : compte !

Elle sanglota, à genoux sur le béton humide.

— Un… articula-t-elle entre deux pleurs.

— C'est bien. Allez, debout !

Elle se releva. Il la gifla de nouveau. Elle se plia en deux, les mains sur ses joues.

— Deux ! hurla-t-elle.

— C'est bien, allez, remets-toi en place.

Elle obéit, il lui tint la tête bien droite et la gifla encore de toutes ses forces.

— Trois !

Elle tomba à la renverse.

— Allons, allons, ne reste pas là, debout ! Et je ne t'ai pas entendue compter.

— Quatre, sanglota-t-elle.

— Tu vois, on arrive déjà au bout. Allez, viens devant moi et tiens-toi bien droite.

Lorsqu'il eut fini de la battre, il lui avait ordonné de disparaître et elle s'était aussitôt enfuie. Elle avait marché pendant plus d'une heure lorsqu'elle était arrivée au pont Lebanon. Ce n'était même pas la moitié du chemin jusqu'à Madison. Elle avait enlevé ses talons qui la faisaient trop souffrir et la ralentissaient, et elle avait battu de ses pas nus le bitume froid qui lui crevait les pieds. Soudain, des phares de voiture avaient illuminé la route. Une voiture était arrivée. Le conducteur ne la remarqua qu'au dernier moment et faillit la percuter. Il s'arrêta aussi. Elle avait déjà vu ce garçon à la station-service. C'était la nuit où elle avait croisé la route de Woody.

Depuis, si elle rentrait en retard de son travail, Luke la déposait sur la route déserte et la forçait à rentrer à pied. Cette nuit-là, lorsqu'elle arriva enfin chez elle, Luke avait verrouillé la porte de l'intérieur. Elle s'allongea sur le petit canapé d'extérieur sous le porche et y dormit, grelottant de froid.

Woody était de plus en plus préoccupé. Hillel me fit part de ses inquiétudes le concernant au début de l'année 2001.

— Je ne sais pas pourquoi il s'est soudain pris d'affection pour cette fille. Mais depuis six mois, il ne pense qu'à la sauver. Je le trouve différent. Es-tu au courant de quelque chose ?

— Non.

Je mentais. Je savais que Woody s'efforçait d'oublier Alexandra en s'occupant de Colleen. Il voulait se sauver en la sauvant. Je compris aussi qu'Hillel, en l'accompagnant dans ses surveillances nocturnes de la maison de Colleen, ne lui tenait pas compagnie : il veillait sur Woody, il voulait l'empêcher de faire une bêtise.

Il ne put empêcher une confrontation entre Luke et Woody au mois de février, dans un bar de Madison.

*

Madison, Connecticut.

Février 2001.

Woody roulait sur la rue principale de Madison lorsqu'il remarqua le pick-up de Luke garé devant un bar. Il freina aussitôt et se gara à côté. Il y avait dix jours que Luke n'était pas reparti faire ses livraisons. Dix jours que Woody n'avait pas vu Colleen. Dix jours où il avait été condamné à l'observer de loin. Un soir, quelques jours auparavant, il avait entendu des cris dans leur maison mais Hillel l'avait empêché de descendre de voiture et d'intervenir. Il était temps que cela cesse.

Il entra dans le bar et trouva Luke au comptoir. Il se dirigea droit sur lui.

— Mais voilà notre joueur de football ! dit Luke qui avait déjà un verre dans le nez.

— Tu devrais faire gaffe, Luke, lui dit Woody. Luke avait bien dix ans de plus que lui. Il était plus costaud, plus large, le visage teigneux, les mains épaisses.

— T'as un problème, le footballeur ? demanda Luke en se dressant.

— J'ai un problème avec toi. Je veux que tu laisses Colleen tranquille.

— Ah bon ? Tu veux me dire comment je dois m'occuper de ma femme !

— Justement. Arrête de t'en occuper tout court. Elle ne t'aime pas.

— Comment tu me parles, petit con ? Je vais te donner deux secondes pour dégager d'ici.

— Si tu la touches encore…

— Eh bien quoi !

— Je te tuerai.

— Pauvre con ! vociféra Luke en empoignant Woody. T'es qu'un pauvre con !

Woody se défendit et le repoussa, avant de lui envoyer une droite en plein visage. Luke riposta et des clients du bar se précipitèrent sur eux pour les séparer. Il y eut un moment de confusion, puis des sirènes se firent entendre. Le père et le frère de Luke débarquèrent dans le bar pour y rétablir le calme. Ils arrêtèrent Woody et le firent monter dans une voiture de police. Ils quittèrent la ville et l'emmenèrent dans une carrière déserte où ils le tabassèrent à coups de matraque, jusqu'à ce qu'il perde connaissance.

Il retrouva ses esprits plusieurs heures plus tard. Le visage tuméfié, une épaule disloquée. Il se traîna jusqu'à la route et attendit qu'une voiture passe.

L'une d'elles s'arrêta et le conduisit à l'hôpital de Madison, où Hillel vint le chercher. Il n'avait que des blessures superficielles, mais il allait devoir ménager son épaule.

— Que s'est-il passé, Woody ? Je t'ai cherché une bonne partie de la nuit.

— Rien.

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