— Woody, tu as eu de la chance cette fois. Un peu plus et tu ne pouvais plus jamais jouer au foot. C'est ça que tu veux ? Foutre ta carrière en l'air ?

Colleen paya cher également l'intervention de Woody. Lorsqu'il la revit, une semaine plus tard, à la station-service, il remarqua son œil au beurre noir et sa lèvre écorchée.

— Qu'as-tu fait, Woody ?

— Je voulais te défendre.

— C'est mieux que nous ne nous voyions plus.

— Mais Colleen…

— Je t'avais demandé de rester à l'écart.

— Je voulais te protéger.

— Il ne faut plus se voir. C'est mieux ainsi. Va-t'en, s'il te plaît !

Il obéit.

Les vacances de printemps tombèrent quelques semaines plus tard. Hillel et moi en profitâmes pour éloigner Woody de Madison et lui changer les idées en l'emmenant passer dix jours à la Buenavista.

Ce séjour en Floride coïncida avec une grave et soudaine détérioration de l'état de santé de Grand-père Goldman. Il contracta une pneumonie qui le laissa très affaibli. Lorsque nous quittâmes la Floride, il était encore hospitalisé. Tante Anita disait qu'il n'allait pas tenir très longtemps. Grand-père avait pu sortir de l'hôpital et rentrer à la résidence, mais il ne quittait plus son lit. Nous venions le visiter tous les matins, de bonne heure : reposé par la nuit, il était disert. Il avait peu de forces mais tout son esprit. Un jour que nous discutions, Woody lui demanda :

— Au fond, Grand-père, je réalise que je ne sais même pas ce que tu faisais comme métier. Grand-père eut un sourire lumineux.

— J'étais le président-directeur-général de Goldman & Cie.

— Qu'est-ce que c'était ?

— Une petite entreprise de fabrication de matériel médical, que j'avais fondée. Ça a été l'aventure de ma vie : imagine-toi, Goldman & Cie a existé pendant plus de quarante ans. J'aimais me rendre au bureau : nous étions installés dans un beau bâtiment en briques rouges que l'on voyait depuis la route et sur lequel on pouvait lire en grandes lettres capitales : GOLDMAN. J'en étais très fier.

— Mais où était-ce ? À Baltimore ?

— Non, dans l'État de New York. Nous, nous habitions à quelques miles de là, à Secaucus, dans le New Jersey.

— Qu'est devenue Goldman & Cie ? demanda encore Woody.

— Nous l'avons vendue. Vous étiez déjà nés mais vous ne pouvez pas vous en souvenir. C'était vers le milieu des années 1980.

Grand-père avait piqué la curiosité de Woody, qui demanda s'il existait des photos de l'époque de Goldman & Cie. Grand-mère dénicha une boîte à chaussures dans laquelle s'entassaient pêle-mêle toutes sortes de clichés. L'essentiel avait été pris ces dernières années : il y avait beaucoup de têtes que nous ne connaissions pas — des amis de Floride et quelques photos de Grand-père et Grand-mère ensemble. Puis nous tombâmes finalement sur une photo de Grand-père devant le fameux bâtiment de Goldman & Cie, que nous contemplâmes longuement. Nous trouvâmes également quelques photos d'Hillel, Woody et moi, adolescents, lors d'un séjour en Floride.

— Le Gang des Goldman, dit soudain Grand-père en brandissant le cliché, nous faisant éclater de rire.

Honneur à la mémoire de notre grand-père Max Goldman. Il décéda six semaines plus tard. Je garde de ces derniers moments avec lui le souvenir de sa vivacité et de son sens de l'humour, même aux portes de sa dernière demeure.

La tendresse de son rire ne quitte pas ma mémoire. Ni son exigence. Ni sa démarche et son éternelle élégance. Il n'est pas de cérémonie, de remise de prix, de rendez-vous important qui, au moment de nouer une cravate autour de mon cou, ne me fasse pas penser à lui, toujours impeccablement vêtu.

Gloire à toi, ô mon grand-père aimé. Sache que tu manques ici-bas. J'aime à croire que tu me regardes de là-haut et que tu suis avec un mélange d'amusement et d'émotion mon parcours. Tu sais donc que ma digestion est excellente et que je ne souffre pas du syndrome du côlon spastique. Je le dois peut-être aux kilos d'All-Bran que tu m'as fait avaler en Floride, sous ton regard bienveillant. Sois remercié de tout ce que tu m'as apporté et repose en paix.

<p><emphasis>25.</emphasis></p>

Grand-père fut enterré le 30 mai 2001 à Secaucus, New Jersey, la ville où il avait élevé, comme Grand-mère, mon père et Oncle Saul. Plusieurs de ses amis de Floride avaient insisté pour faire le déplacement.

J'étais assis à côté de mes cousins. Alexandra était là aussi, un rang derrière nous. Je mis ma main légèrement derrière moi et elle l'attrapa discrètement. Elle la serra. Je me sentais fort à ses côtés.

Je sais que plus tard, ce jour-là, Woody lui dit :

— C'est beau, comme tu l'aimes.

Elle sourit.

— Et toi ? demanda-t-elle. Hillel m'a parlé de cette fille, Colleen ?

— Elle est mariée. C'est compliqué. Je ne la vois plus pour le moment.

— Tu l'aimes ?

— Je ne sais pas. J'éprouve de la tendresse pour elle. Elle me fait me sentir moins seul. Mais elle n'est pas toi.

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