Ce fut le début pour moi d'une vie magique, qui allait durer deux ans et conduire Alexandra vers les sommets. Ce fut aussi le début d'une vie à deux sans pareille : Alexandra touchait une petite somme mensuelle grâce à un trust familial mis en place par son père. De mon côté, j'avais l'argent légué par Grand-père. Nous louâmes un petit appartement, qui fut notre premier chez-nous, où elle composait des chansons et moi, à la table de la cuisine, j'écrivais les premières ébauches d'un roman.

Nous ne nous posâmes aucune question : était-ce trop tôt pour notre couple ? Allions-nous être capables de supporter ensemble les aléas des lancements d'une carrière artistique ? C'était un pari risqué et tout aurait pu mal se passer. Mais notre complicité transcenda tout. C'était comme si rien ne pouvait nous atteindre.

Nous étions certes un peu à l'étroit, mais nous rêvions ensemble de nous installer un jour dans un grand appartement de West Village, avec une vaste terrasse fleurie. Elle musicienne célèbre, et moi écrivain à succès.

Je l'encourageai à faire table rase de ses deux années passées avec son producteur new-yorkais : elle devait faire ce qu'elle aimait. Le reste importait peu.

Elle écrivit une nouvelle série de chansons : je les trouvai bonnes. Je retrouvais son style. Je l'incitai à réarranger certaines de ses anciennes compositions. Parallèlement, elle testait la réaction du public en se produisant autant que possible sur les scènes libres des bars de Nashville. Il y en avait un en particulier, le Nightingale, dont il se disait que parmi le public se trouvaient souvent des producteurs à l'affût de nouveaux talents. Elle allait y chanter chaque semaine dans l'espoir d'être repérée.

Nos journées étaient longues. Le soir, après avoir joué dans les cafés, fatigués, nous allions dans un diner que nous aimions, ouvert jour et nuit, et nous nous affalions sur une banquette. Nous étions épuisés, affamés, mais heureux. Nous commandions des énormes hamburgers et une fois rassasiés, nous restions un moment. Nous étions bien. Elle me disait : « Raconte-moi, Markie, raconte-moi un jour comment ce sera… »

Je lui racontais ce que nous deviendrions.

Je lui racontais le succès de sa musique, les tournées à guichets fermés, des stades remplis, des milliers de personnes venues pour l'entendre, elle. Je la décrivais jusqu'à pouvoir la voir sur scène, jusqu'à entendre les acclamations du public.

Puis je lui parlais de nous. De New York où nous vivrions, et de la Floride où nous aurions une maison de vacances. Elle demandait : « Pourquoi la Floride ? » Je répondais : « Parce que ce sera bien. »

En général, il était suffisamment tard pour qu'il n'y ait que très peu de clients dans le restaurant. Alexandra attrapait sa guitare, s'appuyait contre moi, et se mettait à chanter. Je fermais les yeux. Je me sentais bien.

Dans le courant de l'automne, nous trouvâmes un studio qui nous fit un bon prix et elle enregistra une maquette.

Il fallait à présent la faire connaître.

Nous fîmes le tour des maisons de disques de la ville. Elle se présentait timidement à la réception, une enveloppe à la main, à l'intérieur de laquelle elle avait glissé un CD, enregistré par ses soins, de ses meilleurs titres. L'employée la regardait avec un air peu commode et elle finissait par dire :

— Bonjour, je m'appelle Alexandra Neville, je cherche une maison de disques et…

— Vous avez une maquette ? demandait la réceptionniste entre deux mouvements de mâchoires qui laissaient entrevoir un chewing-gum.

— Heu… oui. Voilà.

Elle tendait sa précieuse enveloppe à l'employée, qui la posait dans un bac en plastique derrière elle, débordant déjà d'autres maquettes.

— C'est tout ? demandait Alexandra.

— C'est tout, répondait la réceptionniste sur un ton très désagréable.

— Est-ce que vous allez me rappeler ?

— Si votre maquette est bonne, oui, sans doute.

— Mais comment est-ce que je peux être sûre que vous allez l'écouter ?

— Vous savez, ma petite, dans la vie on n'est jamais sûr de rien.

Elle ressortait du bâtiment dépitée et montait dans la voiture où je l'attendais.

— Ils disent que, si ça leur plaît, ils rappelleront, m'expliquait-elle.

Pendant plusieurs mois, personne ne téléphona.

En dehors de mes parents, personne ne sut vraiment ce que je faisais. Officiellement, j'étais dans mon bureau de Montclair occupé à écrire mon premier roman.

Il n'y avait personne pour vérifier.

La seule autre personne à connaître la vérité était Patrick Neville, par le biais d'Alexandra. Je n'étais pas parvenu à renouer avec lui. Il était l'homme qui m'avait pris ma tante.

C'était l'unique ombre au tableau dans ma relation avec Alexandra. Je ne voulais pas le voir : j'avais trop peur de lui sauter à la gorge. Il valait mieux que j'en reste éloigné. Parfois Alexandra me disait :

— Tu sais, à propos de mon père…

— N'en parlons pas. Il faut laisser le temps passer. Elle n'insistait pas.

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