Je me levai de ma chaise.
— Tu ne m'as pas prévenu de ce qu'ils allaient faire ? Tu les as laissé partir et tu ne m'as rien dit ? Mais qui es-tu, Alexandra ?
Tous les clients du bar nous dévisageaient.
— Calme-toi, Markie ! me supplia-t-elle.
— Me calmer ? Mais pourquoi est-ce que je me calmerais ? Quand je pense à la comédie que tu as jouée pendant leurs trois semaines de fuite !
— Mais j'étais réellement inquiète ! Qu'est-ce que tu crois ? Je tremblais, possédé par la fureur.
— Je crois que c'est fini, Alexandra.
— Quoi ? Markie, non !
— Tu m'as trahi. Je ne crois pas que je pourrai jamais te pardonner.
— Marcus, ne me fais pas ça !
Je lui tournai le dos et sortis du bar. Tout le monde nous dévisageait. Elle me suivit et essaya de me retenir par le bras, je me dégageai et hurlai :
— Laisse-moi ! LAISSE-MOI, JE TE DIS !
Je traversai le lobby de l'hôtel au pas de charge et sortis.
— Marcus, cria-t-elle en pleurant de désespoir, ne me fais pas ça !
Un taxi attendait devant l'hôtel. Je m'y engouffrai et verrouillai la porte. Elle se précipita, essaya de l'ouvrir, frappa à la vitre. J'ordonnai au chauffeur de prendre la direction de l'aéroport, laissant tout derrière moi.
Elle courut derrière la voiture, frappant encore contre la vitre, hurlant et pleurant. « Ne me fais pas ça, Marcus ! supplia-t-elle. Ne me fais pas ça ! »
Le taxi accéléra et elle dut renoncer. Je jetai mon téléphone par la fenêtre et poussai un cri, hurlant ma rage, hurlant ma colère, hurlant mon dégoût de cette vie injuste qui m'avait pris ceux qui comptaient le plus pour moi.
À l'aéroport de Nassau, j'achetai un billet pour le premier vol à destination de New York. Je voulais disparaître à jamais. Pourtant, elle me manquait déjà. Et dire que je n'allais plus la revoir pendant huit longues années.
Il m'arrive souvent de repenser à cette scène. Moi qui abandonne Alexandra. En ce chaud mois de juin 2012, seul à mon bureau de Boca Raton, retraçant les méandres de notre jeunesse, je pensais à elle, à Londres. Je n'avais qu'une envie : aller la retrouver. Mais il me suffisait de la revoir en larmes, poursuivant mon taxi, pour me dissuader de faire quoi que ce soit. Avais-je le droit de surgir dans sa vie après huit ans et de tout chambouler ?
Quelqu'un frappa à la porte de la pièce. Je sursautai. C'était Leo.
— Pardonnez-moi, Marcus. Je me suis permis d'entrer chez vous : je ne vous vois plus et je commençais à me faire du souci. Est-ce que tout va bien ?
Je soulevai le cahier dans lequel j'écrivais en lui adressant un sourire amical.
— Tout va bien, Leo. Merci pour le cahier.
— Il vous revient de droit. C'est vous l'écrivain, Marcus. Un livre, c'est beaucoup plus de travail que je pensais. Je vous dois des excuses.
— Ne vous en faites pas.
— Vous avez l'air un peu triste, Marcus.
— Alexandra me manque.
Dans les semaines qui suivirent ma rupture avec Alexandra, je passai la plupart de mon temps à Baltimore. Ce n'était pas tant pour rendre visite à Oncle Saul que pour me cacher d'elle. J'avais tiré un trait sur elle, j'avais changé de numéro de téléphone. Je ne voulais pas qu'elle vienne à Montclair.
Je me repassais sans cesse dans la tête la scène du départ d'Oak Park, lorsque la voiture d'Hillel et Woody bifurquait vers l'autoroute. Ils entraient dans la clandestinité. Si j'avais connu leur projet de fuite, j'aurais pu les en dissuader. J'aurais raisonné Woody. Qu'est-ce que c'était que cinq années ? A la fois beaucoup et rien. En sortant, il n'aurait même pas trente ans. Il aurait la vie devant lui. Et puis, s'il se tenait bien, il pourrait même bénéficier d'une remise de peine. Il aurait pu utiliser ces années pour terminer ses études par correspondance. Je l'aurais convaincu que nous avions la vie devant nous.
Depuis leur mort, tout semblait s'effondrer. À commencer par la vie d'Oncle Saul. La mauvaise passe dans laquelle il se trouvait ne faisait que commencer.
Son éviction de son cabinet d'avocats commençait à faire du bruit. Des rumeurs disaient que la vraie raison de son départ était un important détournement de fonds. Le conseil de discipline du barreau du Maryland venait d'ouvrir une procédure, estimant que le comportement d'Oncle Saul, s'il était avéré, portait atteinte à la profession.
Pour sa défense, Oncle Saul se fit épauler par Edwin Silverstein. Je le croisais régulièrement au Marriott. Un soir, il m'emmena dîner dans un restaurant vietnamien du quartier.
Je lui demandai :
— Qu'est-ce que je peux faire pour mon oncle ? Il me répondit :
— Honnêtement, pas grand-chose. Tu sais, Marcus, t'as du cran. C'est pas donné à tout le monde. T'es vraiment un chouette garçon. Ton oncle a de la chance de t'avoir…
— Je voudrais faire plus.
— Tu en fais déjà assez. Saul m'a dit que tu voulais devenir écrivain ?
— Oui.
— Je ne pense pas que tu puisses vraiment bien te concentrer ici. Tu devrais aussi penser à toi et ne pas passer trop de temps à Baltimore. Tu devrais aller écrire ton bouquin.