Il nous avait dit : « Je vais aller me reposer dans ma chambre », mais en voyant les portes de l'ascenseur se refermer sur lui, j'eus envie de lui crier que sa chambre n'était pas là, que sa chambre était à 10 miles au nord, dans le quartier d'Oak Park, sur Willowick Road, dans une maison splendide de Baltimore, luxueuse et confortable. Une maison emplie des chants d'allégresse de trois enfants unis par la solennelle promesse du Gang des Goldman, et qui s'aimaient comme des frères. Il nous avait dit : « Je vais aller me reposer dans ma chambre », mais sa chambre était 300 miles plus au nord, dans une maison merveilleuse des Hamptons qui avait abrité nos moments de bonheur. Il nous avait dit : « Je vais aller me reposer dans ma chambre », mais sa chambre était 1 000 miles au sud, au 26e étage de la Buenavista, où la table du déjeuner était dressée pour cinq, eux quatre plus moi.
Il n'avait pas le droit de dire que cette pièce à la moquette poussiéreuse et au lit trop mou du septième étage du Marriott de Baltimore était sa chambre. Je ne pouvais le tolérer, je ne pouvais accepter qu'un Goldman-de-Baltimore dorme dans le même hôtel que les Goldman-de-Montclair. Je me levai de table en m'excusant et je demandai à prendre la voiture de location pour faire une course dans le quartier. Alexandra m'accompagna.
Je roulai jusqu'à Oak Park. Je croisai une patrouille et lui fis le signe secret de notre tribu. Puis je m'arrêtai devant la maison des Baltimore. Je descendis de voiture et restai un moment en contemplation devant la maison. Alexandra me prit contre elle. Je lui dis : « Je n'ai plus que toi désormais. » Elle me serra fort.
Nous errâmes ensuite un moment dans Oak Park. Je passai près de l'école d'Oak Tree, je retrouvai le terrain de basket qui n'avait pas changé. Puis nous retournâmes au Marriott.
Alexandra n'allait pas bien. Elle était accablée de tristesse, mais je sentais qu'il n'y avait pas que ça. Je lui demandai ce qui se passait, et elle se borna à me répondre que c'était lié à la perte d'Hillel et Woody. Elle ne me disait pas tout, je le voyais bien.
Mes parents restèrent encore deux jours, puis ils durent rentrer à Montclair. Ils ne pouvaient pas s'absenter davantage de leur travail. Ils invitèrent Oncle Saul à venir s'installer quelque temps à Montclair, mais Oncle Saul déclina. Comme je l'avais fait après la mort de Tante Anita, je décidai de rester un peu à Baltimore. À l'aéroport, où j'accompagnai mes parents, ma mère m'embrassa et me dit : « C'est bien que tu restes avec ton oncle. Je suis fière de toi. »
Alexandra retourna à Nashville une semaine après l'enterrement. Elle disait vouloir rester à mes côtés, mais je trouvais plus utile et plus important qu'elle continue d'assurer la promotion de son album. Elle était invitée à plusieurs émissions de télévision sur d'importantes chaînes locales et avait encore plusieurs premières parties à assurer.
Je restai à Baltimore jusqu'aux vacances d'hiver. Je vis mon oncle Saul se désagréger peu à peu, et ce fut très difficile à supporter. Il restait cloîtré dans sa chambre, prostré sur son lit, avec la télévision en fond sonore pour meubler le silence.
De mon côté, je passais mes journées entre Oak Park et Forrest Lane. J'attrapais les souvenirs dans le filet à papillons de ma mémoire.
Une après-midi où j'étais au centre-ville, je décidai de passer à l'improviste au cabinet d'avocats. Je me disais que je pourrais éventuellement prendre du courrier pour Oncle Saul, que cela l'occuperait et lui changerait les idées. Je connaissais bien la réceptionniste : elle fit une drôle de tête en me voyant arriver. Je crus d'abord que c'était à cause du Drame. Je lui demandai à accéder au bureau de mon oncle. Elle me fit attendre et quitta son poste pour aller chercher l'un des avocats associés. Je trouvai son comportement suffisamment étrange pour ne pas lui obéir : j'allai directement au bureau d'Oncle Saul, je poussai la porte, pensant que la pièce serait vide, et quelle ne fut pas ma surprise en découvrant qu'un homme que je ne connaissais pas occupait les lieux.
— Qui êtes-vous ? demandai-je.
— Richard Philipps, avocat, me répondit l'homme d'un ton sec. Permettez-moi de vous demander à vous qui vous êtes.
— Vous êtes dans le bureau de mon oncle, Saul Goldman. Je suis son neveu.
— Saul Goldman ? Mais il y a des mois qu'il ne travaille plus ici.
— Qu'est-ce que vous me racontez…
— Il a été foutu à la porte.
— Quoi ? C'est impossible, il a fondé ce cabinet !
— La majorité des partenaires a exigé son départ. Ainsi va la vie, les vieux éléphants meurent et les lions mangent leur cadavre.
Je pointai sur lui un doigt menaçant :
— Vous êtes dans le bureau de mon oncle. Sortez !
À ce moment-là la réceptionniste déboula avec Edwin Silverstein, l'associé le plus ancien du cabinet et l'un des meilleurs amis d'Oncle Saul.
— Edwin, dis-je, que se passe-t-il ?
— Viens, Marcus, il faut qu'on parle. Philipps ricana. Je m'écriai, fou de colère :