Je n'avais plus jamais eu de contact avec Alexandra. Mais je l'avais revue un nombre incalculable de fois sans qu'elle le sache. Sa carrière avait pris un envol spectaculaire. Pendant l'année 2005, son premier disque avait continué sa progression dans les classements, atteignant, au mois de décembre, le million et demi d'exemplaires vendus, et son titre phare avait terminé à la première place des Charts américains. Sa notoriété avait rapidement explosé. L'année de la publication de mon livre fut celle de la sortie du deuxième album d'Alexandra. C'était pour elle le triomphe absolu. Public et critiques étaient conquis.
Je n'avais jamais cessé de l'aimer. Je n'avais jamais cessé de l'admirer. J'allais régulièrement la voir en concert. Tapi dans l'obscurité de la salle, anonyme parmi des milliers d'autres spectateurs, je bougeais mes lèvres en même temps que les siennes pour réciter les paroles de ses chansons que je connaissais par coeur, pour la plupart écrites dans notre petit appartement de Nashville. Je me demandais si elle y vivait encore. Certainement pas. Elle avait sûrement emménagé dans la banlieue aisée de Nashville, là où, à l'époque, nous allions ensemble admirer les maisons en nous demandant laquelle nous habiterions un jour.
Avais-je des remords ? Évidemment. J'en crevais. En la voyant sur scène, je fermais les yeux pour n'entendre plus que le son de sa voix, et dans ma tête je retournais des années en arrière. Nous étions sur le campus de l'université de Madison et elle me tirait par la main. Je lui demandais :
— T'es sûre que personne ne va nous voir ?
— Mais non ! Allez, viens je te dis !
— Et Woody et Hillel ?
— Ils sont à New York, chez mon père. T'inquiète.
Elle ouvrait la porte de sa chambre et me poussait à l'intérieur. Le poster était là, contre le mur. Comme à Montclair. Loué soit Tupac, notre éternel entremetteur. Je la jetais sur le lit, elle éclatait de rire. Nous nous blottissions l'un contre l'autre et elle murmurait en attrapant mon visage entre ses mains :
— Je t'aime, Markikette Goldman.
— Je t'aime, Alexandra Neville.
En cette année 2006, Oncle Saul venait d'emménager dans la maison de Coconut Grove, achetée grâce à la vente de la Buenavista, et j'avais commencé à venir régulièrement à Miami.
Oncle Saul vivait très confortablement de l'argent de la vente de la maison des Hamptons, qu'il avait converti en actions extrêmement profitables. Pour s'occuper, il participait à différents clubs de lecture, assistait à toutes les conférences d'une librairie proche et s'occupait de ses manguiers et ses avocatiers.
Mais cela n'allait pas durer longtemps. Comme pour beaucoup d'autres, la tranquillité financière de mon oncle s'arrêta net en octobre 2008, lorsque l'économie mondiale fut secouée par la crise dite des
Je l'appris en venant lui rendre visite au début de novembre, pour la période de Thanksgiving — que ni lui ni moi ne fêtions plus. Je le découvris aux abois. Il n'avait plus rien. Il avait vendu sa voiture et roulait désormais dans une vieille Honda Civic en fin de carrière. Il comptait chacun de ses dollars. Il avait voulu vendre la maison de Coconut Grove, mais elle ne valait plus rien.
— Je l'ai payée 700 000 dollars, avait-il dit au courtier venu l'évaluer.
— Il y a un mois, vous l'auriez vendue avec une plus-value, avait répondu son interlocuteur. Mais aujourd'hui, c'est fini. L'immobilier s'est complètement effondré.
J'avais proposé à Oncle Saul de l'aider. Je savais que Grand-mère et mes parents avaient fait de même. Mais il n'avait pas l'intention de se morfondre ni de se laisser décourager par la vie. Et je compris que c'était pour cette raison que je l'admirais : pas pour sa situation financière ou sociale, mais parce qu'il était un battant extraordinaire. Il avait besoin de gagner sa vie et il se mit en quête de n'importe quel emploi.