Woody avait le même âge que nous, mais il était l'exact opposé d'Hillel : il était physiquement beaucoup plus mûr et développé, et paraissait nettement plus vieux. Loin de la douceur d'Oak Park, les quartiers Est de Baltimore étaient rongés par une criminalité explosive, le trafic de drogue et la violence. Le foyer avait de la peine à assurer la scolarisation des enfants, qui se laissaient dévorer par leurs mauvaises fréquentations et pour qui l'appel de la reconstruction d'une cellule familiale manquante autour d'un gang était grand. Woody était de ceux-là : un enfant bagarreur mais pas mauvais, facilement influençable et sous l'emprise d'un garçon plus âgé que lui, Devon, tatoué, vendeur de drogue occasionnel et qui ne se séparait jamais d'un pistolet rangé dans son caleçon et qu'il aimait exhiber à l'abri d'une ruelle.

Oncle Saul connaissait Woody pour avoir dû intervenir à plusieurs reprises pour lui. C'était un enfant adorable et poli, mais comme il passait son temps à se battre, il finissait régulièrement par se faire ramasser par une patrouille. Oncle Saul l'aimait bien parce qu'il se battait toujours pour une cause noble : une mamie qu'on avait insultée, un ami dans le pétrin, l'un de ses camarades de foyer plus petit qu'on rackettait ou qu'on bousculait, et le voilà qui allait rendre la justice avec ses poings. Chaque fois qu'il avait dû intervenir en sa faveur, Oncle Saul était parvenu à convaincre les policiers de relâcher Woody sans entamer une procédure. Jusqu'au soir où Artie Crawford, le directeur du foyer, lui téléphona relativement tard pour l'informer que Woody avait de nouveau des ennuis et que, cette fois-ci, c'était très grave : il avait frappé un policier.

Oncle Saul se rendit immédiatement au commissariat d'Eastern Avenue, où était détenu Woody. En route, il prit même la peine de déranger l'adjoint du chef de la police, qu'il connaissait bien, pour préparer le terrain : il aurait peut-être besoin d'un coup de main de tout en haut pour empêcher un juge zélé de mettre la main sur le dossier. En arrivant au commissariat, il trouva Woody non pas dans une cellule ou menotté sur un banc, mais confortablement installé dans une salle d'interrogatoire en train de lire une bande dessinée et de boire un chocolat chaud.

— Woody, est-ce que tout va bien ? lui demanda Oncle Saul en entrant dans la pièce.

— Bonsoir, Monsieur Goldman, répondit le garçon. Je regrette que vous vous soyez dérangé pour moi. Tout va bien, les policiers sont drôlement gentils.

Il n'avait même pas dix ans et pourtant il avait la carrure d'un garçon de treize ou quatorze. Les muscles déjà saillants et des hématomes virils sur le visage. Et voilà qu'il avait fait fondre le cœur des flics du quartier, qui lui préparaient de bons petits chocolats chauds.

— C'est comme ça que tu les remercies ? répliqua Oncle Saul, légèrement agacé. En leur donnant des coups de poing dans la gueule ? Woody, enfin, qu'est-ce qui t'a pris ? Frapper un policier ? Tu sais ce que ça coûte ?

— Je ne savais pas que c'était un policier, Monsieur Goldman. Je le jure. Il était en civil.

Woody raconta avoir été mêlé à une bagarre : alors qu'il était en train de dégommer trois types de deux fois son âge, un policier en civil était intervenu pour les séparer et, dans la foulée, il avait reçu un coup de poing qui l'avait envoyé au tapis.

À cet instant, un inspecteur entra dans la pièce ; il avait un énorme œil au beurre noir.

Woody se leva et lui donna une accolade tendre.

— Encore désolé, inspecteur Johns, je vous ai pris pour un sale type.

— Bah, ça peut arriver. N'en parlons plus. Tiens, si tu as besoin d'aide un jour, tu peux toujours me passer un coup de fil.

L'inspecteur lui tendit sa carte.

— Ça veut dire que je peux partir, inspecteur ?

— Oui. Mais la prochaine fois que tu vois une bagarre, tu appelles la police, tu ne vas pas la régler toi-même.

— Promis.

— Tu veux un autre chocolat chaud ? demanda encore l'inspecteur.

— Non, il ne veut pas un autre chocolat chaud, aboya Oncle Saul. Enfin, inspecteur, un peu de dignité : il vous a quand même frappé !

Il emmena Woody hors de la salle et lui fit la morale :

— Woody, tu comprends que tu vas finir par avoir de vrais ennuis. Il n'y aura pas toujours des gentils flics et des gentils avocats pour te sortir de la merde. Tu peux finir en prison, tu comprends ça ?

— Oui, Monsieur Goldman. Je sais bien.

— Alors, pourquoi est-ce que tu continues ?

— Je crois que c'est comme un don. J'ai le don de la bagarre.

— Eh bien, trouve-toi un autre don, s'il te plaît. Et puis, un garçon de ton âge n'a rien à faire dehors la nuit. La nuit, toi, tu devrais dormir.

— J'arrive pas. J'aime pas trop être dans ce foyer. J'avais envie d'aller me promener.

Ils arrivèrent à l'accueil du commissariat, où les attendait Artie Crawford.

Woody remercia encore Oncle Saul :

— Vous êtes mon sauveur, Monsieur Goldman.

— Je n'ai pas été très utile cette fois.

— Mais vous êtes toujours là pour moi.

Woody sortit sept dollars de sa poche et les lui tendit.

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