Pendant ces mêmes semaines, à l'école d'Oak Tree, Porc continuait de tourmenter Hillel. Il lui lançait des pommes de pin et des pierres, l'attachait et le forçait à manger de la terre ainsi que des sandwichs retrouvés dans des ordures. « Mange ! Mange ! Mange ! » chantaient gaiement les autres enfants tandis que Porc lui serrait le nez pour qu'il ouvre la bouche et enfourne. Lorsqu'il trouvait la force de le narguer, Hillel le remerciait chaleureusement : « Merci pour ce bon déjeuner, je n'avais justement pas assez mangé à midi. » Et les coups pleuvaient de plus belle. Porc vidait son cartable par terre, jetait les livres et les cahiers à la poubelle. Durant son temps libre, Hillel avait commencé un cahier de poésie qui termina inévitablement entre les mains de Porc, qui lui en fit manger certaines pages à mesure qu'il lisait à haute voix ses textes, avant de brûler ce qui restait. De l'autodafé, Hillel put sauver une poésie, écrite pour son amour secret, Helena, une mignonne petite blonde qui ne ratait aucun des spectacles de Porc. Il y vit un signe et, prenant son courage à deux mains, offrit son poème à Helena. Celle-ci en fit des photocopies qu'elle afficha dans l'école. Lorsque Madame Chariot, la responsable du journal, tomba dessus, elle félicita la petite Helena pour ses talents de poétesse, lui donna un bon point et publia le texte dans le journal de l'école sous le nom d'Helena.
La liste des séjours d'Hillel chez le médecin s'allongeait de façon inquiétante — notamment pour des infections de la bouche à répétition — et Tante Anita finit par aller trouver le principal Hennings.
— Principal, je crois que mon fils se fait maltraiter dans votre école, lui dit-elle.
— Non, non, personne ne se fait maltraiter à Oak Tree, nous avons des surveillants, des règles, une charte du vivre-ensemble. Nous sommes une école du bonheur.
— Hillel revient tous les jours avec des vêtements déchirés, des cahiers abîmés ou manquants.
— Il doit apprendre à faire attention à ses affaires. Vous savez, s'il néglige ses cahiers, il aura un mauvais point dans son bulletin.
— Principal Hennings, il ne néglige rien. Je crois qu'il est le souffre-douleur de quelqu'un. Je ne sais pas ce qui se passe dans cette école, mais nous payons vingt mille dollars par an pour voir notre fils revenir de l'école avec des bactéries plein la bouche. Il y a un problème, non ?
— Se lave-t-il bien les mains ?
— Oui, principal, il se lave bien les mains.
— Parce que vous savez, à cet âge-là, les garçons sont souvent des petits cochons…
Tante Anita, agacée, voyant que la conversation tournait en rond, finit par dire :
— Principal Hennings, mon fils a des bleus au visage en permanence. Je ne sais plus ce que je dois faire. Le forcer à s'intégrer ou le mettre dans une institution spécialisée ? Parce que, pour être franche avec vous, il y a des matins où je me demande ce qui va lui arriver quand je l'envoie dans votre école…
Elle éclata en sanglots et comme le principal Hennings ne voulait surtout pas de troubles à Oak Tree, il la consola, lui promit de remédier à la situation et il convoqua Hillel pour essayer de la régler.
— Mon garçon, l'interrogea-t-il, as-tu des soucis au sein de l'école ?
— Disons que je me fais chercher des noises sur le terrain de basket derrière l'école après les cours.
— Ha ! Et comment décrirais-tu cela ? Dirais-tu qu'il s'agit de chahut ?
— Je dirais qu'il s'agit d'agressions.
— Agressions ? Non, non. Il n'y a pas d'agressions à Oak Tree. Il y a peut-être du chahut. Tu sais, c'est normal de faire un peu de chahut quand on est un garçon. Les garçons aiment les bousculades.
Hillel haussa les épaules.
— J'en sais rien, principal Hennings. Tout ce que je voudrais, moi, c'est jouer au basket-ball tranquillement.
Le principal se gratta la tête, scruta cet enfant tout maigre mais plein d'aplomb, et lui suggéra alors :
— Tu pourrais faire partie de l'équipe de basket de l'école, qu'en dis-tu ?
Hennings considérait que le garçon pourrait ainsi jouer au ballon mais sous la protection d'un adulte. L'idée plut à Hillel, et le principal l'emmena aussitôt voir le responsable de l'éducation physique.
— Shawn, demanda le principal Hennings au professeur d'éducation physique, pourrions-nous intégrer ce jeune champion à l'équipe de basket ?
Shawn toisa le minuscule squelette aux yeux suppliants.
— Impossible, répondit-il.
— Et pourquoi ?
Shawn se pencha à l'oreille du principal et lui murmura :
— Frank, on est une équipe de basket, pas un centre pour handicapés.
— Hé, je suis pas handicapé ! s'insurgea Hillel, qui avait entendu.
— Non, mais t'es tout maigre, rétorqua Shawn. Tu seras un handicap pour nous.
— Et si on faisait un essai ? suggéra le principal. Le professeur de gym se pencha à nouveau vers lui :