Par crainte de tout compromettre, il m'arriva à une seule reprise de renvoyer Duke chez lui. C'était un matin où je m'étais réveillé avec une conscience coupable, et j'avais eu le pressentiment que je finirais par me faire démasquer. Quand Duke avait jappé à six heures précises, je lui avais ouvert, il m'avait offert une sublime démonstration de joie et je m'étais accroupi près de lui. « Tu ne peux pas rester, lui avais-je dit en lui caressant la tête. J'ai peur d'éveiller les soupçons. Il faut que tu rentres chez toi. »

Il avait fait sa tête de chien triste et s'était couché sous le porche, les oreilles basses. Je m'étais efforcé de m'en tenir à ma décision. J'avais fermé la porte et je m'étais assis derrière. Aussi malheureux que lui.

J'avais à peine travaillé ce jour-là. Il me manquait la présence de Duke. J'avais besoin de lui, j'avais besoin qu'il soit en train de mâchonner ses jouets en plastique ou de ronfler sur mon canapé.

Le soir, quand Leo était venu chez moi pour jouer aux échecs, il avait immédiatement constaté ma mine effroyable.

— Quelqu'un est mort ? me demanda-t-il lorsque je lui ouvris la porte.

— Je n'ai pas vu Duke aujourd'hui.

— Il n'est pas venu ?

— Si, mais j'ai dû le renvoyer chez lui. La peur d'être pris. Il me dévisagea d'un air curieux.

— Vous ne seriez pas un peu malade mental sur les bords ? Le lendemain, quand Duke jappa à six heures, je lui avais préparé de la viande de première qualité. Comme je devais passer au bureau de poste, je l'emmenai avec moi. Je ne résistai pas ensuite à l'envie d'aller nous promener en ville : je le conduisis chez un toiletteur et l'emmenai manger une glace à la pistache dans un petit établissement artisanal que j'affectionnais. Nous étions installés sur la terrasse et je lui tenais son cône en biscuit qu'il léchait avec passion lorsque j'entendis une voix d'homme qui m'interpellait :

— Marcus ?

Je me tournai, terrifié de savoir qui m'avait pris en flagrant délit. C'était Leo.

— Leo, bon sang, vous m'avez fait peur !

— Marcus, mais vous êtes complètement timbré ! Qu'est-ce que vous faites ?

— Nous mangeons une glace.

— Vous vous promenez en ville avec le chien, au vu et au su de tous ! Vous voulez qu'Alexandra découvre le pot aux roses ?

Leo avait raison. Et je le savais. Peut-être que c'était ce que je voulais au fond : qu'Alexandra découvre tout. Qu'il se passe quelque chose. Je voulais davantage que nos moments volés. Je réalisais que je voulais que tout redevienne comme avant. Mais huit ans avaient passé et elle avait refait sa vie.

Leo me somma de ramener Duke à Alexandra avant qu'il ne me prenne l'envie de l'emmener au cinéma ou de faire je-ne-sais-quelle-imbécillité. Je lui obéis. À mon retour, je le trouvai devant sa maison, occupé à écrire. Je pense qu'il s'était installé là pour me guetter. J'allai le trouver.

— Alors ? lui demandai-je en désignant de la tête son cahier toujours vierge. Comment avance votre roman ?

— Pas mal. Je me dis que je pourrais écrire l'histoire d'un vieux type qui voit son jeune voisin aimer une femme à travers un chien.

Je soupirai et je m'assis sur la chaise à côté de la sienne.

— Je ne sais pas ce que je dois faire, Leo.

— Faites comme avec le chien. Faites-vous choisir. Le problème des gens qui achètent un chien, c'est qu'ils ne réalisent souvent pas qu'on ne choisit pas un chien, mais bien l'inverse : c'est lui qui décide de ses affinités. C'est le chien qui vous adopte, feignant d'obéir à toutes vos règles pour ne pas vous peiner. S'il n'y a pas de connivence, c'est foutu. J'en veux pour preuve cette histoire épouvantable mais véridique survenue dans l'État de Géorgie, où une mère célibataire, très grande paumée devant l'Éternel, avait acheté un teckel vairon, baptisé Whisky, pour animer un peu son quotidien et celui de ses deux enfants. Mais pour son malheur, Whisky ne lui correspondait pas du tout, et la cohabitation devint intenable. Faute de réussir à s'en débarrasser, la femme décida d'employer les grands moyens : elle le fit s'asseoir devant sa maison, l'aspergea d'essence et lui mit le feu. Le clébard en flammes, hurlant à la mort, s'élança dans une course endiablée et finit par entrer dans la maison, dans laquelle les deux enfants étaient avachis devant la télévision. La baraque brûla intégralement, Whisky et les deux enfants avec, et les pompiers n'en retrouvèrent que des cendres. Vous comprenez maintenant pourquoi il faut laisser le chien vous choisir.

— J'ai peur de n'avoir rien compris à votre histoire, Leo.

— Vous devez vous y prendre de la même façon avec Alexandra.

— Vous voulez que je la brûle vive ?

— Non, imbécile. Cessez de jouer les amoureux transis : faites-vous choisir par elle. Je haussai les épaules.

— De toute façon, je crois qu'elle va bientôt rentrer à Los Angeles. Il était question qu'elle reste le temps de la convalescence de Kevin, et il est quasiment remis sur pied.

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