C'est ainsi que Woody entra dans la vie des Goldman-de-Baltimore et qu'il s'installa dans l'une des chambres d'amis, réaménagée pour qu'il s'y sente bien. Oncle Saul et Tante Anita ne virent pas Hillel plus heureux que pendant les années qui suivirent. Woody et lui allaient à l'école ensemble, ils en revenaient ensemble. Ils déjeunaient ensemble, ils se faisaient coller ensemble, ils faisaient leurs devoirs ensemble et, sur les terrains de sport, malgré leur différence de gabarit, il fallait qu'ils soient dans la même équipe. Ce fut le début d'une période de tranquillité et de bonheur absolu.
Woody intégra l'équipe de basket-ball de l'école, qu'il mena à la conquête du championnat pour la première fois de son histoire. Hillel, lui, développa le journal de l'école, de manière spectaculaire : il ajouta une partie consacrée au suivi de l'équipe de basket-ball et mit les exemplaires en vente les soirs de match. L'argent récolté alimentait le tout nouveau « Fonds de l'Association des parents d'élèves pour les bourses d'études ». Il s'attira les honneurs de ses professeurs, le respect de ses camarades et, dans ses notes personnelles, Hennings écrivit à propos d'Hillel :
Bientôt, le terrain derrière l'école ne leur suffit plus. Il leur fallait plus grand, il leur fallait un endroit à la hauteur de leurs ambitions. Après les cours, ils allèrent rêvasser dans la salle de sport du lycée de Roosevelt High, près de l'école. Ils arrivaient avant l'entraînement de l'équipe de basket, se faufilaient jusqu'au parquet et, fermant les yeux, s'imaginaient le Forum de Los Angeles, le Madison Square Gardens, et la foule en délire qui scandait leurs noms. Hillel grimpait sur les gradins, Woody allait se placer au bout de la salle. Hillel feignait d'avoir un micro en main : « À deux secondes de la fin du match, les Bulls sont menés de deux points. Mais si leur ailier Woodrow Finn marque ce panier, ils remportent les playoffs ! » Woody, dans un instant de grâce, les yeux mi-clos, les muscles bandés, tirait. Son corps s'élançait dans les airs, ses bras se détendaient, le ballon fendait la salle dans un silence absolu et venait atterrir dans le panier. Hillel poussait un hurlement de joie : « Viiiiniiiiiictoire des Chicago Bulls par ce panier décisif de l'incroyaaaaaable Woodrow Finn ! » Ils se jetaient dans les bras l'un de l'autre, faisaient un tour d'honneur et s'enfuyaient ensuite, craignant d'être surpris.
Il arrivait que Woody vienne trouver Tante Anita et lui demande, en chuchotant :
— Madame Goldman, je… je voudrais bien essayer de téléphoner à mon père. Je voudrais lui donner des nouvelles.
— Bien entendu, trésor. Utilise le téléphone autant que tu veux.
— M'dame Goldman, c'est que… je voudrais pas qu'Hillel sache. Je veux pas trop parler de ça avec lui.
— Monte dans notre chambre. Le téléphone est à côté du lit. Appelle ton père quand tu veux et autant que tu veux. Tu n'as pas besoin de demander, trésor. Monte, je m'occupe de distraire Hillel.
Woody se glissa discrètement jusqu'à la chambre d'Oncle Saul et Tante Anita. Il attrapa le téléphone et s'assit sur la moquette. Il sortit un morceau de papier de sa poche, sur lequel était inscrit le numéro et le composa. Personne ne décrocha. Le répondeur téléphonique s'enclencha et il laissa un message : « Salut P'a, c'est Woody. je te laisse un message parce que… je voulais te dire : je vis chez les Goldman maintenant, ils sont drôlement gentils avec moi. Je joue au basket dans l'équipe de ma nouvelle école. Je réessayerai de t'appeler demain. »
Quelques mois plus tard, à l'approche des vacances de Noël 1990, lorsque Oncle Saul et Tante Anita proposèrent à Woody de les accompagner en vacances à Miami, sa première réaction fut de refuser. Il considérait que les Goldman étaient déjà suffisamment généreux avec lui et qu'un tel voyage représentait beaucoup d'argent.
« Viens avec nous, on va se marrer, insistait Hillel. Tu vas faire quoi ? Passer les vacances au foyer ? » Mais Woody ne cédait pas. Un soir, Tante Anita vint le trouver dans sa chambre. Elle s'assit sur le bord de son lit.
— Woody, pourquoi tu veux pas venir en Floride ?
— Je ne veux pas. C'est tout.
— Ça nous ferait tellement plaisir de t'avoir avec nous. Il éclata en sanglots, elle le prit contre elle et le serra fort.
— Woody chéri, que se passe-t-il ? Elle passa sa main dans ses cheveux.
— C'est que… personne ne s'est jamais occupé de moi comme vous le faites. Personne ne m'a jamais emmené en Floride.