Chacun un cornet de glace en main, ils déambulèrent dans le quartier.
— Pourquoi vous avez donné une fessée à cette pauvre Madame Chariot ? demanda Hillel.
— C'était un jeu.
— À l'école, on nous a parlé de la maltraitance. C'était de la maltraitance ? Ils nous ont donné un numéro de téléphone.
— Non, mon garçon. C'était quelque chose que nous voulions tous les deux.
— Jouer à la fessée ?
— Oui. Ce sont des fessées spéciales. Elles ne font pas mal. Elles font du bien.
— Ah ! Mon copain Luis il a reçu une fessée de son père et il a dit que ça faisait drôlement mal.
— Là, c'est différent. Ce sont des fessées que se donnent les adultes. Ils en parlent avant, pour être sûrs que tout le monde est d'accord.
— Ah, fit Hillel. Alors quoi, vous avez dit à Madame Chariot : « Dis donc, Madame Chariot, ça vous dérange pas si je vous baisse vot' culotte pour vous donner une fessée » et elle a répondu : « Pas du tout. »
— En quelque sorte.
— Ça me semble bizarre.
— Tu sais, mon garçon, les adultes sont des gens bizarres.
— Je le sais.
— Non, je veux dire : plus bizarres que tu peux imaginer.
— Vous aussi ?
— Moi aussi.
— Vous savez, je sais de quoi vous parlez. Des amis de mes parents ont dû faire un divorce. Ils sont venus un soir tous les deux dîner à la maison, et une semaine après, la femme est venue dormir chez nous. Elle n'arrêtait pas de parler de son mari avec des mots interdits. Il faisait des choses avec la nounou des enfants.
— Les hommes font ça parfois.
— Pourquoi ?
— Pour des tas de raisons. Pour se sentir mieux, pour se sentir plus fort. Pour se sentir plus jeune. Pour assouvir des pulsions.
— C'est quoi une pulsion ?
— C'est quelque chose qui sort de nous sans qu'on sache bien pourquoi. Notre tête ne peut plus réfléchir et notre corps fait n'importe quoi, et après on regrette.
— L'autre jour, j'ai retrouvé un paquet de bonbons derrière mon lit. C'étaient mes bonbons préférés, mais Maman m'a dit de pas y toucher parce qu'on allait bientôt dîner, mais j'ai pas pu m'empêcher de les manger parce que c'étaient mes bonbons préférés, mais après j'ai regretté parce que je me sentais ballonné et j'avais pas faim pour le dîner que maman avait préparé. C'était une pulsion, ça ?
— Si on veut.
— Et vous, pourquoi vous faites le jeu de la fessée avec Madame Chariot ? Vous n'aimez plus votre femme, comme les amis de mes parents ?
— Au contraire, j'aime ma femme. Je l'aime énormément.
— Mais alors, c'est à elle qu'il faut donner des fessées d'amour !
— Elle ne veut pas. Tu sais, parfois les hommes ont des besoins. Ils doivent les assouvir. Mais ça ne veut pas dire qu'ils n'aiment pas leur femme. M'enfermer dans la salle de rédaction avec Madame Chariot, c'est un moyen de rester avec ma femme. Et j'aime ma femme. Je ne voudrais pas qu'elle soit triste. Elle serait triste si elle apprenait ça. Tu comprends ? Je suis certain que tu comprends.
— Oui, moi, je comprends. Mais vous êtes le supérieur de Madame Chariot et ça va faire des tas d'histoires, c'est sûr. Et puis je suis sûr que les parents seront déçus que les chaises sur lesquelles leurs enfants s'assoient dans la salle de rédaction soient utilisées pour y mettre une enseignante cul nu et…
— Bon ! le coupa Hennings. J'ai compris ! Qu'est-ce que tu veux ?
— Je voudrais une place gratuite à l'école pour mon copain Woody.
— Tu es fou ! Tu crois que j'ai 20 000 dollars à sortir de mon chapeau ?
— Vous gérez le budget. Je suis sûr que vous saurez vous débrouiller. Il n'y a qu'à rajouter une chaise au fond de la classe. C'est pas très compliqué. Et puis, comme ça, vous pourrez continuer d'aimer votre femme en donnant des fessées à Madame Chariot.
Le lendemain matin, le principal Hennings contactait Artie Crawford pour lui dire que l'Association des parents d'élèves de l'école d'Oak Tree était très heureuse d'octroyer une bourse à Woody. Après discussion avec mon oncle et ma tante, ceux-ci proposèrent, au plus grand bonheur d'Hillel, que Woody s'installe chez eux pour vivre à proximité de l'école. Le soir de l'intégration de Woody à Oak Tree, le principal Hennings écrivit dans son journal de bord :