La table des Goldman-de-Baltimore était animée d'une seule conversation : l'affaire King. Hillel et Woody suivaient les événements avec passion. L'affaire éveilla en Woody sa curiosité pour la chose politique et quelques mois plus tard, à l'automne 1992, c'est tout naturellement qu'Hillel et lui passèrent leurs week-ends à faire campagne pour l'élection de Bill Clinton, rejoignant le stand de l'antenne démocrate locale sur le parking du supermarché d'Oak Park. Ils étaient de loin les deux plus jeunes militants du groupe et un jour, repérés par une équipe de la télévision locale, ils furent même tous les deux interrogés dans le cadre d'un reportage.

— Pourquoi tu votes démocrate, petit ? demanda le journaliste à Woody.

— Parce que mon copain Hillel dit que c'est bien. Le journaliste, un peu embarrassé, se tourna alors vers Hillel et l'interrogea à son tour.

— Et toi, mon garçon, tu penses que Clinton va gagner ? Il écouta alors, médusé, la réponse de ce garçon de douze ans :

— Il faut voir les choses de façon claire. C'est une élection difficile. George Bush a connu beaucoup de victoires durant son mandat, et il y a quelques mois encore je l'aurais donné gagnant. Mais aujourd'hui le pays est en récession, le chômage est très élevé et les récentes émeutes suite à l'affaire Rodney King n'ont rien arrangé pour lui.

Cette période électorale coïncida avec l'arrivée d'un nouvel élève dans la classe de Woody et Hillel : Scott Neville, un garçon atteint de mucoviscidose et à la morphologie encore plus chétive qu'Hillel.

Le principal Hennings était venu expliquer aux enfants ce qu'était la mucoviscidose. Ils n'en retinrent que le fait que Scott éprouvait de grandes difficultés respiratoires, ce qui lui valut d'hériter du sobriquet de « Demi-poumon ».

Scott, qui avait de la peine à courir et donc à s'enfuir, devint la nouvelle victime désignée de Porc. Mais cela ne dura que quelques jours car, aussitôt que Woody s'en rendit compte, il menaça Porc de coups de poing dans le nez, ce qui le persuada de cesser immédiatement.

Woody veilla sur Scott comme il avait veillé sur Hillel, et les trois garçons se découvrirent rapidement de fortes affinités.

J'entendis très vite parler de Scott, et je dois avouer que je fus quelque peu jaloux de voir que mes cousins formaient un trio avec quelqu'un d'autre que moi : Scott fut des sorties à l'aquarium, il allait avec eux au square, et le soir des élections, tandis que je m'ennuyais à Montclair, Hillel et Woody, accompagnés d'Oncle Saul, de Scott et de son père, Patrick, allèrent suivre les élections dans le quartier général démocrate de Baltimore. Ils sautèrent de joie au moment de la proclamation des résultats, puis ils allèrent célébrer la victoire dans les rues. À minuit, ils s'arrêtent au Dairy Shack d'Oak Park, où ils commandèrent chacun un énorme milk-shake à la banane. En ce soir du 3 novembre 1992, mes cousins de Baltimore avaient fait élire le nouveau Président. Moi, j'avais rangé ma chambre.

Cette nuit-là, il était plus de deux heures du matin lorsqu'ils finirent par se coucher. Hillel tomba comme une pierre sur son lit, mais Woody ne parvint pas à s'endormir. Il écouta autour de lui : tout semblait indiquer qu'Oncle Saul et Tante Anita dormaient à présent. Il ouvrit doucement la porte de la chambre, et se faufila discrètement jusque dans le bureau d'Oncle Saul. Il s'empara du téléphone et composa le numéro qu'il connaissait par cœur. Il était trois heures de moins dans l'Utah. À sa plus grande joie, on répondit.

— Allô ?

— Salut, P'a, c'est Woody !

— Oh, Woody… Woody comment ?

— Ben… Woody Finn.

— Oh, Woody ! Bon sang, 'scuse fiston ! Tu sais, avec le son du téléphone, je t'ai pas reconnu. Comment ça va, fils ?

— Ça va bien. Super-bien ! P'a, ça fait si longtemps qu'on s'est pas parlé ! Pourquoi tu réponds jamais ? T'as eu mes messages sur le répondeur ?

— Fiston, quand t'appelles, c'est le milieu de l'après-midi pour nous, il n'y a personne à la maison. On bosse, tu sais. Et puis j'essaie bien de rappeler des fois, mais au foyer on me dit que t'es jamais là.

— C'est parce que je vis chez les Goldman, maintenant. Tu sais bien…

— Bien sûr, les Goldman… Héhé, alors dis-moi, champion, comment tu vas ?

— Oh, P'a, on a participé à la campagne pour Clinton, c'était trop génial. Et ce soir on a fêté la victoire avec Hillel et son père. Hillel, il dit que c'est un peu grâce à nous. Tu sais pas combien de week-ends on a passé sur le parking du centre commercial à distribuer des autocollants aux gens.

— Bah, fit le père avec une voix peu enjouée, perds pas ton temps avec ces conneries, fiston. Les politicards, c'est tous des pourris !

— T'es fier de moi, quand même, P'a ?

— Bien sûr ! Bien sûr, fiston ! J' suis très fier.

— Non, parce que tu disais que la politique c'était du pourri…

— Non, si t'aimes ça, c'est bien.

— Qu'est-ce que t'aimes, toi, P'a ? On pourrait aimer quéqu' chose ensemble ?

Перейти на страницу:

Похожие книги