— Woody ? dit-il en le devinant dans l'obscurité. Qu'est-ce que tu fais dehors à une heure pareille ?

— Je t'attends. On devait dîner ensemble, tu te souviens ? Le père avança vers lui et déclencha les lumières automatiques. Woody vit son visage rougi par l'alcool.

— Désolé, mon petit gars, j'ai pas vu l'heure. Woody haussa les épaules et lui tendit une enveloppe.

— Tiens, dit-il, c'est pour toi. Tu vois, au fond, je savais que ça allait finir comme ça.

Le père ouvrit l'enveloppe et en sortit une feuille de papier sur laquelle il était inscrit FINN.

— Qu'est-ce que c'est ? demanda-t-il.

— C'est ton nom. Je te le rends. Je n'en veux plus. Je sais qui je suis désormais.

— Et qui es-tu ?

— Un Goldman.

Woody se leva et entra dans la maison sans ajouter un mot de plus.

— Attends ! s'écria son père.

— Au revoir, Ted, répondit Woody sans même le regarder.

Woody rentra un peu assombri de chez les Finn-de-SaltLake-City. Sur le terrain de Roosevelt High, il expliqua à Hillel et Scott :

— Je voulais faire du football pour être comme mon père, mais mon père, c'est juste un con qui s'est tiré et m'a abandonné. Du coup, je sais pas si j'aime vraiment le football.

— Wood', il faut que tu fasses quelque chose d'autre, pour ton plaisir.

— Ouais, mais je sais pas ce qui me fait plaisir.

— C'est quoi ta passion dans la vie ?

— Ben, j'en sais rien justement.

— Tu veux faire quoi plus tard ?

— Ben… je veux faire comme toi.

Hillel l'attrapa par les épaules et le secoua comme un arbre.

— C'est quoi ton rêve dans la vie, Wood' ? Quand tu fermes les yeux et que tu rêves, tu te vois comment ? Woody eut un immense sourire.

— Je veux être une vedette du football.

— Eh ben voilà !

Sur le terrain de Roosevelt où le concierge les traquait assidûment, ils reprirent de plus belle leur vie de joueurs de football. Ils s'y aventuraient tous les jours après l'école et le week-end. Les jours de match, ils prenaient place dans les gradins et suivaient bruyamment la partie dont, une fois qu'elle était terminée, ils rejouaient les actions jusqu'à ce que le concierge à nouveau déboule pour les chasser. Scott avait de plus en plus de peine à courir, même sur une courte distance. Depuis qu'il avait failli faire un malaise après une course pour échapper au concierge, Woody ne se séparait plus d'une large brouette empruntée à Skunk dans laquelle Scott se précipitait s'il fallait fuir.

— Encore vous ? s'écriait le concierge, levant un poing rageur. Vous n'avez pas le droit d'être là ! Donnez-moi vos noms ! Je vais téléphoner à vos parents !

— Saute dans la brouette ! criait Woody à Scott, qui s'y précipitait, aidé par Hillel, tandis que Woody soulevait les brancards.

— Arrêtez-vous ! intimait le vieil homme qui se mettait à trotter du plus vite qu'il pouvait.

Woody, de ses bras puissants, poussait le convoi à toute allure, Hillel ouvrant la course pour le guider, et ils déboulaient à toute vitesse à travers Oak Park, où l'on ne s'étonnait plus de voir passer un étrange convoi de trois enfants, dont l'un, chétif et pâle, mais rayonnant de joie, était assis au fond d'une brouette.

Au début de l'année scolaire suivante, Tante Anita inscrivit Woody dans l'équipe de football communale d'Oak Park. Deux fois par semaine, elle venait le chercher après l'école et le conduisait à l'entraînement. Hillel l'accompagnait toujours et assistait à ses exploits depuis les gradins. C'était l'année 1993. Onze ans avant le Drame, dont le décompte avait commencé.

<p><emphasis>9.</emphasis></p>

C'est un soir de la mi-mars 2012 que je finis par prendre mon courage à deux mains. Un soir où Kevin était absent, après avoir déposé Duke, je revins sur mes pas et sonnai à nouveau au portail de la maison.

— Tu as oublié quelque chose ? me demanda Alexandra par l'interphone.

— Il faut que je te parle.

Elle m'ouvrit et me rejoignit devant la maison. Je ne descendis pas de voiture, me contentant de baisser la vitre.

— Je voudrais t'emmener quelque part. Tout ce qu'elle répondit fut :

— Qu'est-ce que je dois dire à Kevin ?

— Ne lui dis rien. Ou dis-lui ce que tu veux. Elle ferma la maison et monta à la place du passager.

— Où allons-nous ? me demanda-t-elle.

— Tu verras.

Je démarrai et je quittai son quartier pour rejoindre l'autoroute en direction de Miami. C'était la tombée du soir. Les lumières des immeubles du bord de mer scintillaient autour de nous. L'autoradio diffusait les chansons du moment. Je sentis son parfum dans l'habitacle. Je me revoyais dix ans plus tôt, elle et moi, traversant le pays avec ses premières maquettes pour essayer de convaincre les radios de les diffuser. Puis, comme si le destin jouait avec nos cœurs, la station que nous écoutions dans la voiture passa le premier succès d'Alexandra. Je vis des larmes couler le long de ses joues.

— Tu te souviens quand on a entendu cette chanson à la radio pour la première fois ? me demanda-t-elle.

— Oui.

— C'est grâce à toi, Marcus, tout ça. C'est toi qui m'as poussée à me battre pour mes rêves.

— C'est grâce à toi-même. Et à personne d'autre.

— Tu sais que ce n'est pas vrai.

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