Dans la nuit d'automne, la maison des Baltimore était la seule du quartier à être illuminée. Ils poussèrent la porte et Tante Anita et Hillel, qui attendaient dans le salon, inquiets, se précipitèrent vers eux.

— Mon Dieu, Woody ! s'écria Tante Anita lorsqu'elle vit le visage de l'enfant.

Elle conduisit Woody dans une salle de bains ; elle passa de la pommade sur ses blessures et vérifia le pansement sur son arcade sourcilière, qui avait été recousue.

— Ça fait mal ? demanda-t-elle doucement.

— Non.

— Enfin, Woody, qu'est-ce qui t'a pris ? Tu aurais pu te faire tuer !

— Je suis désolé. Si vous me détestez tous, je comprendrai. Elle le serra contre sa poitrine.

— Oh, trésor, enfin… Comment peux-tu penser des choses pareilles ! Comment voudrais-tu que quelqu'un te déteste ? Nous t'aimons comme un fils. Tu ne dois jamais douter de cela !

Elle le prit contre elle, toucha encore son visage marqué et le conduisit dans sa chambre. Il se coucha, elle s'allongea à côté de lui et caressa ses cheveux jusqu'à ce qu'il s'endorme.

La vie reprit son cours chez les Goldman-de-Baltimore. Mais le matin, Hillel emportait désormais un ballon de football avec lui. Après les cours, Woody et lui n'allaient plus à la salle de basket de Roosevelt High, mais sur le terrain de sport où s'entraînait habituellement l'équipe de football. Ils traversaient le terrain et orchestraient des actions de match décisives. Scott, qui était un fan absolu de football, les accompagnait et officiait comme arbitre et commentateur, jusqu'à ce que son souffle l'empêche de parler. « Touchdown victorieux dans les dernières secondes de la finale du championnat ! » s'écriait-il, les mains en porte-voix, tandis que, les bras en l'air, Woody et Hillel allaient saluer les gradins vides où la foule en délire scandait leurs noms avant d'envahir le terrain pour porter en triomphe le duo invincible. Puis ils s'en allaient célébrer la victoire dans les vestiaires, où Scott jouait les recruteurs de la NFL[2], la prestigieuse Ligue nord-américaine de football, et leur faisait signer des feuilles d'exercices de mathématiques en guise de contrats mirobolants. En général, le concierge, alerté par le bruit, débarquait dans les vestiaires déserts, et ils s'enfuyaient sans demander leur reste, Woody devant, Hillel juste derrière, et Scott à la traîne, soufflant et crachant.

Au printemps suivant, Woody se rendit à Salt Lake City pendant les vacances pour retrouver son père. Hillel lui confia son ballon de football pour qu'il puisse jouer là-bas avec son père et ses deux sœurs jumelles, qu'il ne connaissait pas.

La semaine en Utah fut catastrophique. Chez les Finn-de-Salt-Lake-City, Woody n'avait aucune place. Sa belle-mère n'était pas méchante, mais trop occupée avec les jumelles. Elle lui dit, le jour de son arrivée : « Tu m'as l'air débrouillard comme garçon. Fais comme chez toi, surtout. Tu te sers dans le frigo de ce que tu veux. Chacun mange un peu quand il a envie, les filles ont horreur de s'asseoir à table, elles n'ont aucune patience. » Le dimanche, son père lui proposa de regarder le football à la télévision. Ils y passèrent l'après-midi. Mais il ne fallait pas parler pendant les matchs et, à la mi-temps, son père se précipitait à la cuisine pour se préparer des nachos ou du pop-corn. À la fin de la journée, le père était très agacé : les équipes sur lesquelles il avait parié avaient toutes perdu. Il avait encore une séance de travail à préparer pour le lendemain et il partit au bureau au moment où Woody pensait qu'il allait l'emmener dîner quelque part.

Le lendemain, de retour d'une promenade dans le quartier, Woody, poussant la porte d'entrée, tomba sur son père qui s'apprêtait à partir faire son jogging et qui le regarda d'un air déçu et étonné. Il lui dit : « Bah alors, Woody, tu sonnes pas quand tu rentres chez les gens ? »

Woody se sentait comme un étranger chez son père. Il en était terriblement blessé. Sa véritable famille était à Baltimore. Son frère était Hillel. Il ressentit le besoin de l'entendre et lui téléphona :

— Je m'entends pas avec eux, je les aime pas, tout est nul ici ! se plaignit-il.

— Et tes sœurs ? demanda Hillel.

— Je les déteste.

Une voix de femme se fit entendre en arrière-fond : « Woody, tu es encore au téléphone ? J'espère que ce n'est pas un appel longue distance. Tu sais ce que ça coûte ? »

— Hill', il faut que je raccroche. Je me fais tout le temps engueuler ici, de toute façon.

— OK, mon vieux. Tiens bon…

— Je vais essayer… Hill' ?

— Oui ?

— Je veux rentrer à la maison.

— Je sais, mon vieux. Bientôt.

La veille de son retour à Baltimore, Woody se fit promettre par son père qu'ils dîneraient le soir tous les deux ensemble. De tout son séjour, il n'avait pas eu un moment en tête à tête avec lui. À dix-sept heures, Woody se posta devant la maison. À vingt heures, sa belle-mère lui apporta un soda et des chips. À vingt-trois heures, son père rentra.

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