Nous achetâmes du café dans des gobelets et nous nous assîmes sur un banc, à observer les passants déambuler. En regardant le bassin devant nous, je rappelai à Oncle Saul cette fois où, nous étant mis en tête d'attraper une tortue, nous avions fini, Hillel, Woody et moi, dans l'eau. Mon récit le fit éclater de rire et son rire me fit du bien. C'était son rire d'avant. Un rire solide, puissant, heureux. Je le vis quinze ans plus tôt, dans ses vêtements de prix, faisant les boutiques du même centre commercial au bras de Tante Anita, tandis que nous, le Gang des Goldman, crapahutions sur les rochers artificiels des bassins. Chaque fois que je retourne là-bas, je revois ma tante Anita, sa beauté sublime, sa tendresse merveilleuse. J'entends sa voix, sa façon de passer sa main dans mes cheveux. Je revois l'éclat de ses yeux, sa bouche fine. Sa façon amoureuse de tenir la main d'Oncle Saul, ses gestes attentionnés, les baisers discrets qu'elle lui déposait sur la joue.

Est-ce que, enfant, j'aurais voulu changer mes parents en Saul et Anita Goldman ? Oui. Sans infidélité aux miens, je peux l'affirmer aujourd'hui. Cette pensée fut, de fait, le premier acte de violence que je commis à l'encontre de mes parents. Longtemps, je crus avoir été le plus tendre des fils. Pourtant, je me montrais violent à leur égard chaque fois que j'éprouvais de la honte envers eux. Et ce moment n'arriva que trop vite : au cours de l'hiver 1993, lorsque, pendant nos traditionnelles vacances en Floride, je pris réellement conscience de la supériorité de mon oncle Saul. C'était juste après que les grands-parents Goldman avaient décidé de quitter leur appartement de Miami pour aller dans une résidence pour personnes âgées d'Aventura. Leur appartement vendu, le camping des Goldman-tous-ensemble ne pouvait plus continuer. Lorsque ma mère me l'annonça, je crus d'abord que nous ne retournerions plus jamais en Floride. Mais elle me rassura : « Markie chéri, nous irons à l'hôtel. Cela ne change rien du tout. » En réalité, cela changea absolument tout.

Il y avait eu un âge où nous nous étions contentés du complexe résidentiel où les grands-parents Goldman avaient leur appartement. Pendant plusieurs années, nous ne connûmes que le camping dans le salon, les courses-poursuites à travers les étages, la piscine un peu sale, le petit restaurant crasseux, et nous ne demandions pas mieux. Il nous suffisait de traverser la rue pour aller sur la plage, et il y avait, juste à côté, un immense centre commercial qui nous offrait mille promesses les jours de pluie. Cela suffisait amplement à notre bonheur. Tout ce qui comptait pour Hillel, Woody et moi était que nous soyons ensemble.

Après le déménagement, il fallut nous réorganiser. Oncle Saul avait connu des années extrêmement fastes : ses conseils se monnayaient à prix d'or. Il s'acheta un appartement dans une résidence haut de gamme de West Country Club Drive qui s'appelait la Buenavista, et qui allait bouleverser mon échelle de référence. La Buenavista était un complexe incluant une tour de trente étages d'appartements avec service hôtelier, une gigantesque salle de gym, mais surtout une piscine comme il ne me fut plus jamais donné de voir, entourée de palmiers, avec des chutes d'eau, des petites îles artificielles et deux bras serpentant comme une rivière au milieu d'une épaisse végétation. Un bar pour le service des baigneurs avait été creusé dans le sol, offrant, à l'ombre d'un toit en paille, un comptoir au niveau de l'eau avec des sièges fixés dans l'eau. Il y avait un second bar, traditionnel, sous une hutte, servant les clients sur la terrasse, et juste à côté, un restaurant à l'usage exclusif des habitants de la résidence. La Buenavista était un endroit totalement privé, dont le seul accès était un portail fermé vingt-quatre heures sur vingt-quatre, qui ne s'ouvrait que lorsque vous aviez montré patte blanche à un agent de sécurité armé d'une matraque installé dans une guérite.

J'étais absolument fasciné par cet endroit. J'y découvris un monde merveilleux dans lequel nous pouvions évoluer en totale liberté, de l'appartement du 26e étage à la piscine à toboggans ou à la salle de gym, où s'exerçait Woody. Une seule journée à la Buenavista balaya d'un trait toutes les années passées en Floride jusqu'alors. Évidemment, les conditions de séjour que le budget limité de mes parents nous imposait souffrirent immédiatement de la comparaison. Ils dénichèrent un motel à proximité, le Dolph'Inn.

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