Qu'y avait-il de si fabuleux à la Buenavista ? Tout. C'était à la fois époustouflant et terriblement douloureux, car contrairement aux Hamptons, où je pouvais me sentir Goldman-de-Baltimore, la présence de mes parents en Floride me coinçait dans une peau de Goldman-de-Montclair. C'est grâce ou à cause de cela que je réalisai pour la première fois ce que je n'avais pas compris dans les Hamptons : il y avait un fossé social qui s'était creusé au sein des Goldman, dont il allait me falloir longtemps pour comprendre les enjeux. Le signe le plus évident à mes yeux était la déférence avec laquelle l'agent de sécurité à l'entrée de la résidence saluait les Goldman-de-Baltimore et leur ouvrait la grille par anticipation, dès qu'il les voyait arriver. Lorsqu'il s'agissait de nous, les Goldman-de-Montclair, bien que nous connaissant, il nous demandait toujours :
— C'est pour quoi ?
— Nous venons rendre visite à Saul Goldman. Appartement 2609.
Il demandait une pièce d'identité, tapait sur son ordinateur, décrochait son téléphone, appelait l'appartement. « Monsieur Goldman ? Il y a un certain Monsieur Goldman pour vous à l'entrée… Très bien, merci, je laisse passer. » Il déclenchait l'ouverture de la grille et il nous disait « C'est bon », en accompagnant ses mots d'un hochement magnanime de la tête.
Mes journées à la Buenavista avec les Baltimore étaient baignées de soleil et de bonheur. Mais tous les soirs, ma merveilleuse existence de Baltimore était gâchée par mes parents, sans qu'ils soient coupables de quoi que ce soit. Leur crime ? Venir me chercher. Comme tous les autres soirs, je m'installais sur la banquette arrière de la voiture de location, le visage fermé. Et comme à chaque fois, ma mère me demandait : « Alors, tu t'es bien amusé, mon chéri ? » J'aurais eu envie de leur dire combien ils étaient nuls. Et d'avoir le courage d'énumérer à haute voix la liste des « pourquoi ? » qui me brûlait la langue à chaque fois que je quittais les Baltimore pour retrouver les Montclair. Pourquoi n'avions-nous pas une maison d'été, comme Oncle Saul ? Pourquoi n'avions-nous pas un appartement en Floride ? Pourquoi est-ce que Woody et Hillel pouvaient dormir ensemble à la Buenavista, et que moi je devais me farcir le lit de camp d'une chambre minable du Dolph'Inn ? Pourquoi, au fond, était-ce Woody qui avait été l'enfant élu, l'enfant choisi ? Woody le chanceux, qui avait vu ses parents nuls changés pour Oncle Saul et Anita. Pourquoi est-ce que cela n'avait pas été moi ? Mais au lieu de tout cela, je me contentais d'être un gentil Goldman-de-Montclair et de ravaler cette question qui brûlait ma bouche tout entière : pourquoi n'étions-nous pas, nous, les Goldman-de-Baltimore ?
Dans la voiture ma mère me sermonnait : « Lorsqu'on sera rentré à Montclair, il ne faudrait pas que tu oublies de téléphoner à Oncle Saul et Tante Anita. Ils ont de nouveau été si gentils avec toi. » Je n'avais pas besoin que l'on me rappelle de les remercier. J'appelais chez eux à chaque retour de vacances. Par politesse et par nostalgie. Je disais : « Merci pour tout, Oncle Saul », et lui me répondait : « C'est vraiment rien, rien du tout. Tu n'as pas besoin de me remercier tout le temps. C'est moi qui te remercie d'être un aussi chouette gars et du plaisir qu'on a de passer du temps avec toi. » Et lorsque c'était Tante Anita qui décrochait le téléphone, elle me disait : « Markie chaton, c'est normal, tu es de la famille. » Je rougissais au téléphone quand elle m'appelait « chaton ». De même que je rougissais quand elle me voyait et qu'elle me complimentait : « Tu es de plus en plus beau », ou quand, palpant mon torse, elle s'exclamait : « Dis donc, tu es de plus en plus musclé, toi. » Les jours suivants, je me regardais dans la glace, avec un sourire béat et convaincu. Étais-je, adolescent, tombé amoureux de ma tante Anita ? Sans doute. Probablement même à chaque fois que je la revoyais.
Des années plus tard, l'hiver qui suivit le succès de mon premier roman, c'est-à-dire environ trois ans après le Drame, je m'offris le luxe de passer les fêtes dans un hôtel à la mode de South Beach. C'était la première fois que je revenais à Miami depuis la Buenavista. J'arrêtai ma voiture devant la grille. L'agent de sécurité sortit la tête de sa guérite.
— Bonjour, Monsieur, puis-je vous renseigner ?
— Oui, je voudrais entrer un moment si c'est possible.
— Êtes-vous résident ici ?
— Non, mais je connais bien cet endroit. J'ai connu des gens qui ont vécu ici.
— Désolé, Monsieur, si vous n'êtes ni un résident, ni un invité, je dois vous demander de partir.
— Ils habitaient au 26e étage, appartement 2609. Famille Goldman.
— Je n'ai pas de « Goldman » sur mon registre, Monsieur.
— Qui habite aujourd'hui l'appartement 2609 ?
— Je ne suis pas autorisé à vous donner ce genre d'information.
— Je voudrais juste entrer dix minutes. Je voudrais juste aller voir la piscine. Voir si ça a changé.