— Mais je le sais bien, bougre d'emmerdeur ! C'est bien le problème. Regardez, je me tue à la tâche pour votre carrière, je vous prépare le film du siècle et vous foutez tout en l'air. Vous savez, Goldman, vous allez finir par me tuer avec votre perpétuelle folie de tout saccager. Et que ferez-vous quand je serai mort, hein ? Vous viendrez pleurnicher sur ma tombe parce qu'il n'y aura plus personne pour vous aider. Aviez-vous besoin de dire des horreurs à cette mignonne jeune femme, qui est une actrice que tout le monde adore ? Quand vous faites pleurer une actrice que tout le monde adore, eh bien tout le monde vous déteste ! Et si tout le pays vous déteste, personne n'ira voir le film tiré de votre bouquin ! Voulez-vous que tout le monde vous déteste ? Regardez, c'est déjà sur Internet : méchant Marcus et gentille Lydia.
— Mais c'est elle qui est venue me raconter qu'elle était sur le casting du film, me justifiai-je. Je lui ai simplement dit qu'elle se trompait.
— Mais elle figure au casting, grand génie ! Elle est même l'actrice phare du film !
— Enfin, Roy, nous avons vu le casting ensemble ! Nous avons validé ensemble le choix des acteurs ! Où est passée l'actrice qui devait interpréter Jenny ?
— Virée !
— Virée ?
— Parfaitement. Virée.
— Mais pour quelle raison ?
— Lors de son dernier film, elle bouffait tous les beignets pendant la pause !
— Oh, Roy, qu'est-ce que c'est que ces sornettes !
— C'est la vérité. J'ai appelé son agent et je lui ai dit : dis donc toi, reprends-moi cette empiffreuse et va-t'en ! C'est un plateau de cinéma, pas un élevage de gorets !
— Roy, assez ! Pourquoi Lydia Gloor se retrouve-t-elle dans le film ?
— La Paramount a changé le casting.
— Mais pourquoi ? Et de quel droit ?
— Il manquait d'acteurs
—
—
— Je sais ce que
— Non, vous ne savez pas ! Parce que si vous le saviez, vous seriez en train de lécher les semelles de mes chaussures pour me remercier de l'avoir fait engager.
— Mais pourquoi diable est-ce que vous vous pliez à tous les désirs de la Paramount ? Je refuse qu'elle interprète Alicia, un point c'est tout.
— Oh, Marcus, vous ne pouvez rien refuser. Vous voulez vraiment que je vous montre toutes les clauses minuscules et incompréhensibles que vous avez signées ? On vous a laissé suivre le casting pour vous faire plaisir… Vous verrez, ça va être un grand succès. Elle coûte une fortune en salaire. Ce qui est cher est bien. Tout le monde se précipitera pour aller voir le film. Quant à vous, si vous continuez à jouer les bourreaux des cœurs, attendez-vous à ce que des groupuscules féministes brûlent vos livres sur la place publique et manifestent devant chez vous.
— Roy, vous êtes pire que tout.
— Voilà comment vous remerciez celui qui assure votre avenir ?
— Mon avenir, c'est les livres, répondis-je. Pas votre film stupide.
— Oh, je vous en prie, cessez vos chansonnettes de révolutionnaire auxquelles plus personne ne croit. Le livre, c'est le passé, mon pauvre Marcus.
— Oh, Roy, êtes-vous vraiment en train de dire ça ?
— Allons, ne soyez pas triste, mon petit Goldman. Dans vingt ans les gens ne liront plus. C'est comme ça. Ils seront trop occupés à faire les zozos sur leurs téléphones portables. Vous savez, Goldman, l'édition c'est fini. Les enfants de vos enfants regarderont les livres avec la même curiosité que nous regardons les hiéroglyphes des pharaons. Ils vous diront : « Grand-père, à quoi servaient les livres ? » et vous leur répondrez : « À rêver. Ou à couper des arbres, je ne sais plus. » A ce moment-là, il sera trop tard pour se réveiller : la débilité de l'humanité aura atteint son seuil critique et nous nous entre-tuerons à cause de notre bêtise congénitale (ce qui d'ailleurs est déjà plus ou moins le cas). L'avenir n'est plus dans les livres, Goldman.
— Ah bon ? Et où se trouve notre avenir, Roy ?
— Dans le cinéma, Goldman. Le cinéma !
— Le cinéma ?