« Qui peut, même au terme d'une longue vie, affirmer avoir rendu heureux l'un de ses semblables ? Vous le pouvez, Hillel et Woody. Vous le pouvez. »
Le discours de Patrick déclencha une très gênante altercation avec sa femme lors de la collation qui suivit l'enterrement. Nous étions tous dans le salon de la sœur de Gillian, en train de manger des petits fours, quand nous entendîmes des éclats de voix retentir depuis la cuisine. « Tu leur dis merci ? criait Gillian. Ils ont tué notre fils, et toi tu dis merci ! »
Ce fut une scène difficile à supporter. Je me remémorai soudain toutes les fois où j'avais haï Scott, où j'avais jalousé sa maladie et réclamé d'avoir moi aussi la mucoviscidose. J'eus envie de pleurer mais je ne voulais pas le faire devant Alexandra. Je sortis dans le jardin. Je me traitai de salopard. Salopard ! Salopard ! Puis je sentis une main sur mon épaule. Je me retournai : c'était Oncle Saul. Il m'étreignit et j'éclatai en sanglots.
Je n'oublierai jamais comment il me serra contre lui ce jour-là.
Il s'ensuivit des semaines de tristesse.
Hillel et Woody se sentaient coupables. Pour ne rien arranger, le principal Burdon exigea des sanctions.
Il convoqua Hillel et le coach Bendham. La réunion dura plus d'une heure. Woody faisait les cent pas derrière la porte, inquiet. La porte s'ouvrit enfin et Hillel sortit du bureau en larmes.
— Je suis viré de l'équipe ! hurla-t-il.
— Quoi ? Comment ça ?
Hillel ne répondit pas et s'enfuit en courant dans le couloir. Woody vit alors le coach Bendham sortir du bureau à son tour, avec une mine catastrophée.
— Coach, dites-moi que ce n'est pas vrai ! s'écria-t-il. Coach, que se passe-t-il ?
— Ce qui s'est passé est très grave. Hillel doit quitter l'équipe. Je suis vraiment désolé… Je ne peux rien faire.
Woody, furieux, entra sans frapper dans le bureau de Burdon.
— Principal Burdon, vous ne pouvez pas renvoyer Hillel de l'équipe de football !
— De quoi je me mêle, Woodrow ? Et qui te permet de débarquer comme ça dans mon bureau ?
— C'est une vengeance ? C'est ça ?
— Woodrow, je ne te le dirai pas deux fois : sors de ce bureau.
— Vous ne voulez même pas m'expliquer pour quel motif vous avez renvoyé Hillel ?
— Je ne l'ai pas renvoyé. Techniquement, il n'a jamais fait partie de l'équipe. Aucun élève ne peut avoir la charge d'autres élèves. Le coach Bendham n'aurait jamais dû lui proposer cette fonction d'assistant. Et puis, dois-je te rappeler qu'il a tué un élève, Woody ? Sans ses idées farfelues, Scott Neville serait encore en vie !
— Il n'a tué personne. C'était le rêve de Scott de jouer !
— Je n'apprécie pas du tout ce ton, Woodrow. Que veux-tu : ton petit copain se plaint que je ne fais pas mon boulot correctement. Je vais le faire, mon boulot. Tu vas voir. Va-t'en maintenant.
— Vous n'avez pas le droit de faire ça à Hillel !
— J'ai tous les droits. Je suis le principal de ce lycée. Vous n'êtes que les élèves. Vous n'êtes rien d'autre que des élèves. Tu comprends ça ?
— Vous le paierez !
— C'est une menace ?
— Non, c'est une promesse.
Personne ne put rien y faire. Ce fut la fin du football pour Hillel.
Au beau milieu de la nuit qui suivit, Woody se faufila hors de la maison des Goldman et se rendit à vélo jusqu'à la maison de Burdon. À la faveur de l'obscurité, il rampa à travers le jardin, sortit une bombe de peinture de son sac et inscrivit en lettres immenses sur toute la façade de la maison :
Réveillés par un appel de la police, Oncle Saul et Tante Anita furent priés de se présenter au commissariat pour venir y chercher Woody.
—
Il baissa la tête honteusement et marmonna :
— Je voulais me venger de ce qu'il a fait à Hillel.
— Mais on ne se venge pas ! lui répondit Oncle Saul d'un ton sans colère. Ce n'est pas comme ça que les choses fonctionnent, et tu le sais très bien.
— Qu'est-ce qui va m'arriver maintenant ? demanda Woody.
— Ça dépend si le principal Burdon porte plainte ou non.
— Est-ce que je vais être renvoyé du lycée ?
— Nous l'ignorons. Tu as fait une grave bêtise, Woody, et ton destin n'est plus entre tes mains.
Woody fut renvoyé du lycée de Buckerey.
Le coach Bendham fit tout pour le défendre face à Burdon, avec qui il eut une violente altercation quand celui-ci refusa de revenir sur la décision de renvoi.
— Mais pourquoi êtes-vous borné à ce point, Steve ? explosa Bendham.
— Parce qu'il y a des règles, coach, et qu'il faut les respecter. Vous avez vu ce que ce petit voyou a fait à ma maison ?