Elle écarta grand les bras et Woody, Hillel et moi nous y blottîmes. Sa peau sentait ce parfum délicieux, ses cheveux cette odeur d'abricot. Nous fermâmes tous les trois les yeux et nous restâmes un moment ainsi. Jusqu'à ce que la voix de Patrick résonne depuis le rez-de-chaussée.

« Alexandra, tu es là-haut ? Il faut partir, les déménageurs nous attendent. »

Elle descendit les escaliers et nous la suivîmes, la tête basse.

Devant la maison, elle nous demanda de faire une photo de tous les quatre. Son père nous immortalisa ensemble devant ce qui avait été leur maison. « Je vous l'enverrai, nous promit-elle. Nous nous écrirons. »

Elle nous enlaça une dernière fois, chacun notre tour.

— Au revoir, mes petits Goldman. Je ne vous oublierai pas.

— Tu es membre du Gang pour toujours, dit Woody. Je vis une larme perler sur la joue d'Hillel et je l'essuyai du bout de mon pouce.

Nous la regardâmes monter dans la voiture de sa mère en lui faisant une dernière haie d'honneur. Puis la voiture démarra et roula lentement sur l'allée. Elle nous adressa un long signe de la main. Elle pleurait elle aussi.

Dans un dernier élan passionné, nous sautâmes sur nos vélos, et nous escortâmes la voiture à travers le quartier. Dans l'habitacle, nous la vîmes sortir une feuille de papier sur laquelle elle inscrivit quelques mots. Puis elle la plaqua contre la vitre arrière et nous pûmes lire :

JE VOUS AIME, LES GOLDMAN.<p><emphasis>17.</emphasis></p>

Je n'ai jamais raconté à personne ce qui se passa, en novembre 1995, après le déménagement d'Alexandra et sa mère à New York.

Après l'enterrement de Scott, nous nous étions téléphoné sans cesse. Elle me réclamait et j'en ressentais une immense fierté. Elle disait qu'elle ne pouvait pas s'endormir sans la présence de quelqu'un et nous nous téléphonions, laissant le combiné à côté de notre tête pendant que nous dormions. Parfois, la communication restait établie jusqu'au lendemain.

Ma mère, en recevant le relevé des télécommunications, me fit une scène.

— Qu'est-ce que vous vous dites pendant des heures ?

— C'est à cause du Petit Scott, lui expliquai-je.

— Oh, fit-elle, décontenancée.

J'allais découvrir que Scott pouvait continuer d'être un fantastique copain depuis l'au-delà. L'invocation de son nom avait un effet magique :

« Pourquoi as-tu eu une mauvaise note ? — À cause du Petit Scott. »

« Pourquoi as-tu séché la classe ? — À cause du Petit Scott. » « Je voudrais manger de la pizza ce soir… — Ah, non pas encore. — S'il te plaît, ça me rappelle le Petit Scott. »

Le Petit Scott fut mon sésame pour aller voir Alexandra à New York autant que je voulais. Car ce qui n'avait été qu'une amourette téléphonique se transforma après son déménagement en une véritable relation. Montclair et Manhattan n'étaient distantes que d'une demi-heure de train, et je me mis à la retrouver plusieurs fois par semaine à Manhattan, dans un café à proximité de son école. Je prenais le train, le cœur battant à la perspective de l'avoir pour moi tout seul. Au début, nous ne fîmes que reprendre nos interminables conversations téléphoniques, mais face à face cette fois, mes yeux plongés dans les siens. C'est assis à côté d'elle qu'un jour, après lui avoir pris la main, je franchis le pas dont j'avais tant rêvé : je l'embrassai et elle me rendit mon baiser. Nous échangeâmes un long baiser sous-marin et ce fut pour moi le début d'une année où le Gang des Goldman me passionna moins, et où elle devint mon unique obsession. Plusieurs fois par semaine, je venais à New York la retrouver au café. Quelle joie de la voir, de l'entendre, de la toucher, de lui parler, de la caresser, de l'embrasser ! Nous déambulions dans les rues, nous échangions des baisers à l'abri des squares. Quand je la voyais arriver, mon cœur se mettait immédiatement à cogner dans ma poitrine. Je me sentais vivant, plus vivant que je ne l'avais jamais été. Sans oser me l'avouer, je savais que c'était un sentiment qui dépassait celui que j'éprouvais pour les Baltimore.

Elle disait que je lui permettais de surmonter son chagrin. Qu'elle se sentait différente quand j'étais avec elle. Nous recherchions notre présence mutuelle et notre relation se développa rapidement.

Je me sentis pousser des ailes, au point qu'un jour, pris d'un excès de confiance, je décidai de la surprendre à la sortie de son école. Je la vis sortir du bâtiment, entourée d'un groupe d'amies, et je me précipitai vers elle pour la prendre contre moi. En me voyant, elle eut un mouvement de recul, me tint à distance et se montra très froide avant de disparaître. Je rentrai à Montclair, penaud et décontenancé. Ce soir-là, elle me téléphona :

— Salut, Marcus…

— Est-ce qu'on se connaît ? demandai-je, vexé.

— Markie, ne m'en veux pas…

— Tu dois sans doute avoir une bonne explication pour ton comportement de tout à l'heure.

— Marcus, tu as deux ans de moins…

— Et alors ?

— Alors, c'est embarrassant.

— Qu'est-ce qu'il y a d'embarrassant ?

— Tu me plais bien, mais tu as deux ans de moins, quoi !

— Quel est le problème ?

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