— Oh, mon pauvre petit bébé Marcus, tu es si naïf, ça te rend encore plus mignon. C'est un peu la honte.
— Il suffit de le dire à personne.
— Les gens le sauront forcément.
— Pas si tu ne le dis pas.
— Oh, laisse tomber, bébé Marcus ! Si tu veux me voir, personne ne doit savoir.
J'acceptai. Nous continuâmes à nous retrouver au café. Parfois, elle venait à Montclair où, ne connaissant personne, elle ne risquait rien. Bénie soit Montclair, petite ville de banlieue peuplée d'inconnus.
Ma passion pour Alexandra ne tarda pas à avoir un effet dramatique sur mes résultats scolaires. En classe, je ne voyais plus qu'elle et je n'écoutais plus rien. Elle dansait dans ma tête, elle dansait sur mes cahiers, elle dansait devant le tableau, elle dansait avec la prof de sciences et murmurait : « Marcus… Marcus… » et je me levai pour danser avec elle. « Marcus ! hurla la prof de sciences. As-tu perdu la tête ? Retourne à ta place si tu ne veux pas que je te colle. » Mes parents furent convoqués par mon professeur principal, inquiet de mon déclin soudain. C'était ma première année de lycée et ma mère, pensant que j'avais peut-être d'insoupçonnées déficiences mentales, pleura pendant tout l'entretien, se consolant entre deux sanglots en se remémorant — ce que font presque toutes les mères qui découvrent que leur enfant connaît des problèmes scolaires — qu'Einstein lui-même avait eu de grandes difficultés en mathématiques. Einstein ou pas, la conséquence pour moi fut une interdiction de sortie doublée de cours intensifs de soutien scolaire à domicile. Je refusai, je suppliai, je me roulai par terre, je promis d'avoir à nouveau de bons résultats, mais rien n'y fit : tous les jours après l'école, quelqu'un viendrait m'aider à faire mes devoirs. Je jurai alors d'être insolent, boudeur, imbécile, distrait et pétomane pendant mes leçons d'appui.
Au bord du désespoir, je finis par en parler à Alexandra, lui expliquant que nous étions condamnés à beaucoup moins nous voir. Le soir même, elle téléphonait à ma mère. Elle lui expliqua avoir été contactée par mon professeur de mathématiques pour me donner des cours de soutien à domicile. Ma mère lui expliqua avoir déjà contacté quelqu'un, mais lorsque Alexandra lui dit que ses cours étaient payés par le lycée de Montclair, ma mère accepta volontiers et l'engagea. C'était le genre de tour de magie dont Alexandra était capable.
Je n'oublierai jamais ce jour où elle sonna à la porte de notre maison. Alexandra, la déesse du Gang des Goldman, débarquait chez les Montclair.
La première phrase que ma mère prononça à l'attention de celle que j'aimais fut : « Vous verrez, j'ai rangé toute sa chambre. C'était une telle pagaille, on ne peut pas se concentrer dans le désordre. J'en ai aussi profité pour mettre tous ses vieux jouets dans l'armoire. »
Alexandra éclata de rire, et moi je virai au pourpre de honte.
— Maman ! m'écriai-je.
— Oh, Markie, me dit ma mère, ce n'est un secret pour personne que tu laisses traîner tes slips sales partout.
— Merci de votre diligence, Madame Goldman, dit Alexandra. Maintenant nous allons aller dans la chambre de Marcus. Il a des devoirs à faire. Je vais le faire travailler dur.
Je la conduisis à ma chambre.
— C'est mignon que ta mère t'appelle Markie, me dit-elle.
— Je t'interdis de m'appeler comme ça.
— Et je me réjouis que tu me montres tes jouets.
Mes devoirs avec Alexandra furent de mettre ma langue dans sa bouche et de lui peloter les seins. J'étais à la fois terrifié et excité que ma mère puisse débarquer dans la chambre à tout moment pour nous apporter des biscuits. Mais elle ne le fit jamais. Je crus à l'époque que c'était le hasard qui me donnait un coup de main, je réalise aujourd'hui que je sous-estimais probablement ma mère, qui n'était pas dupe, et qui n'avait aucune intention de perturber son fils dans ses amours de jeunesse.
Ma mère tomba sous le charme d'Alexandra. Mes résultats scolaires remontèrent en flèche et je pus recouvrer ma liberté.
Je passai bientôt tous mes week-ends à New York. Lorsque sa mère n'était pas là, Alexandra m'invitait chez elle. J'arrivais devant sa maison le cœur battant, elle ouvrait la porte, me prenait par la main et m'emmenait dans sa chambre.