— Mais on parle d'une connerie de gamin ! Vous auriez dû lui faire balayer les chiottes de l'école pendant six mois, mais vous ne pouvez pas faire ça, vous ne pouvez pas écraser ces deux gamins comme vous l'avez fait.
— Augustus, c'est comme ça.
— Bon sang, Steve, vous dirigez une école, une école bordel de merde ! Vous êtes là pour construire les vies de ces gosses ! Pas pour les détruire.
— Justement, je dirige une école. Et vous ne semblez pas réaliser ce que cela implique comme responsabilités. Nous sommes là pour que ces enfants s'adaptent à notre société, et non l'inverse. Ils doivent apprendre qu'il y a des règles, et que si on ne les respecte pas, il y a des conséquences. Trouvez-moi cruel si vous voulez, je sais que je le fais pour eux et qu'un jour ils m'en remercieront. Des gamins comme ça, ils finissent en prison si personne ne les reprend en main.
— Des gamins comme ça, Steve, ils finissent stars de la NFL et Prix Nobel ! Vous verrez que dans dix ans, il y aura des caméras dans ce préau pour filmer la gloire des Goldman.
— Pfff ! la gloire des Goldman ! Ne me dites pas que vous croyez à ces conneries…
— Et devant les journalistes qui tendront leur micro, vous bafouillerez comme un minable qu'ils étaient vos élèves préférés, les meilleurs de votre lycée et que vous n'avez jamais douté de leur talent !
— Ça suffit, coach, vous dépassez les bornes. J'en ai assez entendu.
— Vous savez quoi, Steve, c'est moi qui en ai assez entendu : allez vous faire foutre !
— Pardon ? Avez-vous complètement perdu la tête ? Je vais faire un rapport, Augustus. Vous allez y passer aussi !
— Faites tous les rapports que vous voulez. Je me barre ! Je ne participerai pas à votre système merdique, qui n'a rien su faire d'autre que de priver deux gamins de leurs rêves. Je me tire, vous ne me reverrez plus !
Il était parti en claquant la porte de toutes ses forces et il avait démissionné de son poste avec effet immédiat, demandant sa mise à la retraite anticipée.
Le week-end qui suivit, Woody vint chez lui et le trouva en train de charger ses affaires dans son camping-car.
— Partez pas, coach… l'équipe a besoin de vous.
— Il n'y a plus d'équipe, Woody, répondit Bendham sans interrompre sa tâche. Ça fait longtemps que j'aurais dû prendre ma retraite.
— Coach, je suis venu pour vous demander pardon. Tout est ma faute. Bendham posa son carton dans l'herbe.
— Non, Woody, pas du tout. C'est la faute de ce système merdique ! De ces profs pourris. C'est moi qui te demande pardon, Woody. Je n'ai pas été foutu de vous défendre correctement, Hillel et toi.
— Alors, vous fuyez ?
— Non, je prends ma retraite. Je vais traverser le pays, je serai en Alaska d'ici à cet été.
— Vous vous tirez dans votre foutu camping-car jusqu'en Alaska pour ne pas voir la réalité, coach.
— Pas du tout. J'ai toujours eu envie de faire ce voyage.
— Mais vous avez toute la vie pour aller jusque dans ce putain d'Alaska !
— La vie n'est pas si longue, mon garçon.
— Elle l'est suffisamment pour que vous restiez encore un peu. Bendham l'attrapa par les épaules :
— Continue le football, mon garçon. Pas pour moi, ni pour Burdon, ni pour personne d'autre que toi.
— J'en ai rien à foutre, coach ! J'en ai rien à foutre de cette merde !
— Non, tu n'en as pas rien à foutre ! Le football, c'est toute ta vie !
Le couple de Patrick et Gillian ne résista pas à la mort de Scott.
Gillian ne pardonnait pas à son mari d'avoir encouragé Scott à faire du football. Elle avait besoin de réfléchir, elle avait besoin d'espace. Surtout, elle ne voulait plus vivre dans la maison d'Oak Park. Un mois après l'enterrement de Scott, elle décida de retourner à New York et loua un appartement à Manhattan. Alexandra la suivit. Elles déménagèrent en novembre 1995.
Mes parents m'autorisèrent à aller passer le week-end de leur départ à Oak Park, pour dire au revoir à Alexandra. Ce furent les jours les plus tristes que je vécus à Baltimore.
— C'est la fille qui t'écrit ? demanda ma mère en m'accompagnant à la gare de Newark.
— Oui.
— Tu la reverras un jour, me dit-elle.
— J'en doute.
— Je suis certaine que si. Ne sois pas trop triste, Markie.
J'essayai de me persuader que ma mère avait raison et que si Alexandra comptait vraiment, le destin la remettrait sur mon chemin, mais durant tout le trajet vers Baltimore, j'avais le cœur serré. Et dans la voiture de ma tante, je gardai la tête basse et n'eus même pas envie de saluer les agents de la patrouille.
Elle partit le lendemain, un samedi, à bord de la voiture de sa mère, dans une procession funèbre composée de deux camions de déménagement. Nous passâmes nos dernières heures ensemble dans sa chambre, totalement vide. Il ne restait pour toute trace de son passage que les marques des punaises qui avaient tenu les affiches représentant ses chanteurs préférés. Même sa guitare avait disparu.
— Je ne peux pas croire que je m'en vais, murmura Alexandra.
— Nous non plus, répondit Hillel la gorge étranglée.