Je compris qu'il avait du mal à supporter la séparation d'avec Hillel. Il avait désormais un statut de fils unique chez les Baltimore. Il se levait seul, prenait le bus seul, et déjeunait seul. Nostalgique, il allait parfois traîner son ennui dans la chambre d'Hillel et se vautrait sur son lit en lançant une balle de base-ball en l'air. Oncle Saul lui avait appris à conduire. Il avait obtenu rapidement son permis. Le mardi, il était désormais seul avec Tante Anita pour leur traditionnelle soirée pizza. Ils commandaient leur repas et s'installaient devant la télévision, côte à côte sur le canapé.

Pour le motiver dans sa pratique du football, Oncle Saul avait pris un abonnement pour assister aux matchs des Washington Redskins. Ils y allaient tous les trois, en famille, la tête couverte de la même casquette aux couleurs de leur équipe. Tante Anita s'asseyait entre ses deux hommes et ils dévoraient du pop-corn et des hot-dogs. Mais, malgré les efforts de mon oncle et ma tante, Woody était redevenu un peu sauvage, je crois qu'il évitait de passer trop de temps à la maison. Au lycée, après les cours, il s'entraînait avec d'autres membres de l'équipe dans l'enceinte du stade pour être à son meilleur niveau lorsque la saison de football reprendrait à l'automne suivant. Tante Anita venait souvent l'observer. Elle s'inquiétait un peu pour lui. Elle s'asseyait dans les travées du stade et l'encourageait. L'entraînement terminé, elle l'attendait à la sortie des vestiaires. Il apparaissait enfin, douché, les muscles gonflés, magnifique.

— Saul a réservé au Steak House que tu aimes. Tu nous rejoins là-bas ? proposait-elle en l'enlaçant.

— Non, merci. C'est très gentil, mais on va aller manger avec l'équipe.

— D'accord, amuse-toi bien alors, et sois prudent en rentrant. Tu as tes clés ?

— Oui, merci.

— Tu as de l'argent ? Il sourit.

— Oui, merci beaucoup.

Il la regardait s'éloigner jusqu'à sa voiture. Ses coéquipiers sortaient des vestiaires tour à tour. Il y en avait toujours un pour le gratifier d'une tape amicale dans le dos.

— Dis donc, mec, elle est sacrément canon ta mère.

— La ferme, Danny, ou je te pète la gueule.

— Ça va, je disais ça pour rigoler. Tu viens dîner avec l'équipe ?

— Non, merci, j'ai déjà quelque chose. On se voit demain à la même heure ?

— Ça marche, à demain.

Il quittait le stade, seul, et se dirigeait vers le parking. Il s'assurait que Tante Anita était partie puis montait à bord de la voiture que lui prêtait Oncle Saul et s'en allait.

Il y avait quarante-cinq minutes de route jusqu'à Blueberry Hill. Il alluma l'autoradio et poussa le volume aussi fort que ses oreilles pouvaient le supporter. Comme il le faisait toujours, il quitta l'autoroute une sortie trop tôt pour s'arrêter au fast-food d'une aire de services. Il passa sa commande directement au volant : deux cheeseburgers, des frites, des rondelles d'oignons, deux Cocas, des beignets glacés à la vanille, à emporter. Puis, lorsqu'il fut servi, il reprit l'autoroute, en direction de l'école de Blueberry.

Pour être certain de ne pas être repéré, il éteignit ses phares avant d'arriver sur le parking désert de l'école. Il se gara le plus loin possible du premier bâtiment. Comme toujours, Hillel l'attendait déjà. Il se précipita vers la voiture et ouvrit la portière côté passager.

— Enfin, vieux, dit-il en s'installant sur le siège, j'ai cru que t'arriverais jamais.

— Désolé, on a prolongé l'entraînement.

— Tu te sens en forme ?

— Oh oui !

Hillel éclata de rire.

— T'es pas possible, Wood'. Tu vas finir en NFL, tu verras. Il plongea la main dans le sac en papier que lui présentait Woody et en sortit un cheeseburger. Il tâta l'intérieur du sac et sourit.

— T'as même pensé aux oignons frits ? T'es le meilleur ! Qu'est-ce que je ferais sans toi…

Ils dévoraient leur repas.

Après avoir mangé, sans se concerter mais d'un commun accord, ils sortirent de la voiture et s'assirent sur le capot. Woody sortit un paquet de cigarettes de sa poche, en prit une, tendit le paquet à Hillel, qui se servit. Les deux points incandescents dans la nuit étaient les seuls signes de leur présence.

— Je peux pas croire que vous alliez voir les matchs des Redskins. Papa n'a jamais voulu qu'on prenne un abonnement aux Bullets !

— Ben, p't'être que c'est parce que t'étais trop petit à l'époque. Tu devrais lui redemander maintenant.

— Nan, je m'en fous maintenant.

— Tiens, je t'ai pris une casquette de l'équipe. Tu manges pas tes rondelles d'oignons ?

— J'ai plus faim.

— Oh, fais pas la tête, Hill'. C'est vraiment rien que quelques stupides matchs de football. La prochaine fois que t'es là, on ira tous voir un match ensemble.

— Nan, je m'en fous, je te dis.

Les cigarettes terminées, il fut temps de se séparer. Hillel allait retourner dans sa chambre comme il en était sorti : par la fenêtre de la cuisine, puis une fois dans le bâtiment, il se faufilerait discrètement. Avant de se quitter, ils se donnèrent une accolade.

— Prends soin de toi, vieux.

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