À la fin de l'été 1996, elle partit pour une université du Connecticut. Elle vint me trouver à Montclair pour me l'annoncer, courageusement, la veille de son départ, alors que nous nous promenions dans mon quartier.

— Le Connecticut, ce n'est pas si loin, dis-je. Et puis, je suis en train de passer mon permis de conduire… Elle eut un regard plein de tendresse.

— Markikette…

À la seule façon dont elle avait prononcé mon nom, je compris.

— Alors tu veux plus de moi…

— Markie, c'est pas ça… C'est l'université… C'est une nouvelle étape pour moi, je veux être libre. Toi, tu… Tu es encore au lycée.

Je pinçai mes lèvres pour ne pas éclater en sanglots.

— Alors au revoir, dis-je simplement.

Elle me prit la main, je me dégageai. Elle vit mes yeux briller.

— Markikette, tu ne vas pas pleurer quand même… Elle me serra dans ses bras.

— Pourquoi tu voudrais que je pleure ? dis-je.

Longtemps ma mère me demanda des nouvelles de la « petite Alexandra ». Et lorsqu'une de ses amies lui confiait que son fils avait besoin d'appui scolaire, elle se lamentait : « Dommage, disait ma mère, la petite Alexandra, elle était drôlement bien. Votre Gary l'aurait beaucoup aimée. »

Pendant des années, ce fut la ritournelle de ma mère : « Qu'est devenue la petite Alexandra ? » Et moi : « Je ne sais pas. — Tu n'as plus jamais eu de nouvelles ? — Plus jamais. — C'est dommage », concluait ma mère sur un ton visiblement déçu.

Longtemps, elle crut que je ne l'avais plus jamais revue.

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L'été 1996, celui de ma rupture avec Alexandra, eut quelque chose d'un peu apocalyptique.

Elle me quitta juste avant mon départ pour les Hamptons et pour la première fois de ma vie, je me rendis là-bas le cœur lourd. En y arrivant, je réalisai que c'était tout le Gang des Goldman qui était d'humeur morose. L'année écoulée avait été difficile : après la mort de Scott, la routine paisible de mes cousins s'était disloquée.

En l'espace de quelques mois, Hillel et Woody s'étaient vus doublement séparés. D'abord en octobre, après le renvoi de Woody de Buckerey. Puis en janvier, lorsque Hillel fut envoyé à l'école spéciale, après une fin de semestre catastrophique. Il ne dormait plus à Oak Park que les week-ends.

J'avais l'impression que tout se déréglait. Et je n'étais pas au bout de mes surprises : le jour de mon arrivée, nous nous rendîmes, mes cousins et moi, au Paradis sur Terre pour saluer les gentils Clark. Nous découvrîmes un panneau À VENDRE planté dans le gazon de la propriété.

Jane nous ouvrit la porte, la mine déconfite. Dans le salon, Seth était sur une chaise roulante. Il avait fait une attaque et était très diminué. Il n'était plus capable de rien. Et la maison, avec ses marches et ses escaliers, n'était plus adaptée pour lui. Jane voulait la vendre au plus vite. Elle savait qu'elle n'aurait ni le temps ni l'énergie de continuer à l'entretenir et elle voulait s'en séparer en bon état. Elle était prête à la céder pour un très bon prix : c'était une opportunité à ne pas manquer. Certains parlaient de l'affaire du siècle.

La maison était déjà sur les lèvres de tous les courtiers de la région lorsque Oncle Saul et Tante Anita envisagèrent son achat. Jane Clark, par amitié pour eux, leur donna même la priorité sur la vente. Nous en parlions sans cesse. À chaque repas nous demandions à Oncle Saul s'il avait avancé dans ses réflexions.

— Allez-vous acheter Le Paradis sur terre ?

— Nous ne savons pas encore, répondait Oncle Saul, un sourire au coin des lèvres.

Il ne quittait plus son bureau estival installé sous le kiosque. Je le voyais passer de ses dossiers juridiques à des plans financiers pour la maison, jonglant sans difficulté entre les appels de son cabinet de Baltimore et les coups de fil à la banque. Les années passaient et je ne cessais de le trouver de plus en plus impressionnant.

*

Nos journées dans les Hamptons passées à pêcher et à nager depuis le ponton des Clark nous firent du bien. La réunion du Gang des Goldman chassait notre vague à l'âme. Nous nous étions mis au service de Jane Clark, pour qui nous éprouvions beaucoup d'affection : nous l'aidions à faire ses courses ou à descendre Seth sur sa chaise pour qu'il puisse profiter de la terrasse à l'ombre d'un parasol.

Tous les matins, Woody partait courir. Je l'accompagnais presque à chaque fois. J'aimais bien ce moment seul à seul avec lui, où nous discutions tout au long du parcours.

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