J'ai longtemps assimilé le rappeur Tupac à Alexandra. Elle avait collé au mur, au-dessus de son lit, un immense poster de lui. Nous nous jetions sur le matelas, elle se déshabillait et moi je voyais Tupac qui nous regardait et qui, soudain, levait le pouce pour me donner sa bénédiction. Aujourd'hui, il suffit encore que j'entende une de ses chansons à la radio pour que se déclenche en moi cet extraordinaire réflexe pavlovien de m'imaginer avec elle, nus dans son lit. C'est elle qui m'apprit à m'envoyer en l'air et je dois dire que je me débrouillais plutôt bien. Je pris de plus en plus d'assurance. J'arrivais dans sa chambre, je saluais Monsieur Tupac, nous nous débarrassions de nos vêtements et nous commencions nos ébats. Après le sexe, nous restions longtemps à parler. Elle enfilait un t-shirt ample et roulait un joint qu'elle allait fumer à la fenêtre. Oui, parce qu'il faut aussi que je vous dise qu'elle fut la première personne à me faire fumer de la marijuana. De retour à Montclair pour dîner à la table de mes parents, épuisé et défoncé, j'entendais ma mère me demander avec un sourire en coin : « Comment va la petite Alexandra ? »
Je ne saurai jamais si, au fond, je fus le premier du Gang des Goldman à connaître les joies de l'amour. Il me fut impossible de parler d'Alexandra à Woody et Hillel. J'avais l'impression de les trahir. De toute façon, il me fallait respecter le souhait d'Alexandra de ne parler à personne de notre relation.
Il m'arrivait de la voir traîner avec des garçons plus âgés à la sortie de ses cours. Je ne pouvais pas approcher. J'étais malade de jalousie. Quand je la retrouvais au café, je lui demandais :
— C'est qui ces cons qui te tournent autour ?
Elle riait.
— Personne. Juste des amis. Rien d'important. Rien d'aussi important que toi.
— Est-ce qu'on pourrait pas sortir ensemble avec tes amis une fois ? implorai-je.
— Non. Tu ne dois pas parler de nous.
— Mais pourquoi ? Ça fait presque quatre mois maintenant. T'as honte de moi ou quoi ?
— Arrête de te prendre la tête, Markikette. On est juste mieux si personne ne sait pour nous.
— Qui te dit que j'en ai parlé à personne ?
— Je le sais. Parce que t'es différent. T'es un type bien, Markikette. T'es un garçon différent des autres et c'est pour ça que tu es précieux.
— Et arrête de m'appeler Markikette ! Elle souriait.
— D'accord, Markikette.
À la fin du printemps 1996, Patrick Neville, qui cherchait depuis plusieurs mois à déménager à New York pour se rapprocher de sa fille et essayer de sauver son mariage, obtint un poste important dans un fonds d'investissement basé à Manhattan et quitta à son tour Oak Park. Il s'installa dans un bel appartement de la 16e Avenue, proche de celui de sa femme. Alexandra se retrouva avec deux foyers et deux chambres à coucher, ce qui ne fit que multiplier davantage mes séjours à New York. Et quand Patrick et Gillian sortaient dîner ensemble pour tenter de se retrouver, nous ne savions plus où donner de la tête ni dans quel appartement nous retrouver.
J'étais sans cesse fourré chez elle et j'avais moi aussi envie qu'elle vienne une fois dormir chez moi, à Montclair. Le week-end de mon anniversaire, je réussis l'immense prouesse de me débarrasser de mes parents. Je décidai d'inviter Alexandra à Montclair pour la nuit. Par souci de romantisme, je décidai de m'introduire dans son lycée et, ayant repéré ce qui me sembla être son casier, j'y glissai une carte l'invitant à venir me retrouver le surlendemain. Le soir venu, je préparai un dîner romantique avec chandelles, fleurs et lumières tamisées. Je l'avais invitée pour dix-neuf heures. À vingt heures, sans nouvelles d'elle, je téléphonai chez sa mère qui m'indiqua qu'elle n'était pas là. Même son de cloche chez son père. À vingt-deux heures, je soufflai les chandelles. À vingt-trois heures, je jetai le dîner à la poubelle. À vingt-trois heures trente, j'ouvris la bouteille de vin volée à mon père et la sifflai tout seul. À minuit, ivre et seul, je me chantai à moi-même un pathétique « Joyeux anniversaire » et soufflai mes propres bougies. J'allai me coucher avec la tête qui tournait et le sentiment que je la détestais. Je ne lui donnai plus aucune nouvelle pendant deux jours. Je ne retournai plus à New York, je ne répondais plus à ses appels. Finalement, c'est elle qui vint me trouver à Montclair et m'intercepta à la sortie du lycée :
— Marcus, mais vas-tu me dire ce qui te prend ?
— Ce qui me prend ? Mais j'espère que tu plaisantes ! Comment as-tu pu me faire un coup pareil ?
— Mais de quoi tu parles ?
— De mon anniversaire !
— Quoi, ton anniversaire ?
— Tu m'as planté le soir de mon anniversaire ! Je t'ai invitée chez moi et tu n'es pas venue !
— Comment tu veux que je sache que c'est ton anniversaire si tu ne me dis rien ?
— J'ai mis une carte dans ton casier.
— Je ne l'ai jamais eue…
— Oh, fis-je un peu désarçonné. Je m'étais donc trompé de casier…