— Alors pourquoi ne va-t-elle plus chanter dans ce bar ? Ni au magasin de guitares. Je pense qu'elle a arrêté la musique. Il haussa les épaules.
— Elle est occupée avec ses études.
— Ses études ne lui serviront à rien. Elle est une musicienne dans l'âme.
— Tu sais, elle a connu une période difficile. Il y a eu la perte de son frère. Et puis, sa mère et moi sommes en train de divorcer. J'imagine qu'elle n'a pas la tête à chantonner.
— Elle ne chantonnait pas, Patrick. La musique est son rêve.
— Elle y reviendra peut-être.
Il me serra gentiment la main pour prendre congé.
— Elle n'aurait jamais dû aller à l'université.
— Ah bon ? Et où aurait-elle dû aller ?
— À Nashville, Tennessee, répondis-je du tac au tac.
— À Nashville, Tennessee ? Et pourquoi ?
— Parce que c'est la ville des vrais musiciens. Elle serait devenue une vedette de la musique. C'est une musicienne formidable et vous n'êtes pas capable de le voir.
Je ne sais pas pourquoi j'avais parlé de Nashville. Peut-être parce que je rêvais de partir loin avec Alexandra. Longtemps, j'ai rêvé qu'elle n'était pas allée à l'université de Madison. Longtemps, j'ai rêvé que le jour où elle était venue à Montclair pour rompre avec moi, elle était en fait venue pour que je l'emmène à Nashville, Tennessee. Elle klaxonne et je sors de la maison, mon sac à la main. Elle conduit une vieille décapotable, des lunettes de soleil sur les yeux et, sur les lèvres, le rouge à lèvres foncé qu'elle met lorsqu'elle est heureuse. Je saute dans la voiture sans prendre la peine d'ouvrir la porte, elle démarre et nous partons. Nous partons pour un monde meilleur, celui de ses rêves. Nous roulons pendant deux jours. Nous traversons le New Jersey, la Pennsylvanie, le Maryland, la Virginie. Nous passons la nuit à Roanoke en Virginie. Dans la matinée du lendemain nous entrons enfin dans le Tennessee.
En ce début de printemps 2012, après le premier article sur Alexandra et moi, d'autres magazines suivirent. C'était le sujet du moment dont tout le monde parlait. Hormis les quelques photos volées, que les magazines se revendaient, les tabloïds n'avaient aucune matière concrète pour nourrir les articles que réclamaient les lecteurs. Ils trouvèrent la parade en interrogeant des anciens camarades de classe à la recherche d'un quart d'heure de gloire, qui acceptaient de donner des témoignages sur nous sans aucun lien avec le sujet.
Ils retrouvèrent par exemple Nino Alvarez, un gentil gars qui était dans ma classe quand j'avais onze ans. On lui demanda :
— Avez-vous déjà vu Alexandra et Marcus ensemble ?
— Non, avait solennellement répondu Alvarez. Et le journal de titrer :
Des voisins et des paparazzis du dimanche passaient régulièrement devant chez moi pour prendre des photos de ma maison. Je ne pouvais pas sortir les chasser sans être pris moi-même en photo, et du coup, j'appelais sans cesse la police pour m'en débarrasser. À force, je sympathisai même avec toute une équipe de policiers qui vinrent un dimanche faire des grillades chez moi.
J'étais venu à Boca Raton pour avoir la paix et je ne m'étais jamais fait autant enquiquiner, y compris par mes propres amis à qui je n'osais rien confier des sentiments secrets qui m'animaient, de peur qu'ils en parlent autour d'eux. Je réclamais une intimité à laquelle j'avais renoncé en cherchant la gloire. Je ne pouvais pas tout avoir.
Je finis par prendre le pli d'aller à Coconut Grove, dans la maison d'Oncle Saul. C'était un sentiment étrange d'y être sans lui. C'était la raison pour laquelle j'avais acheté la maison de Boca Raton rapidement après son décès. Je voulais venir en Floride mais je ne pouvais plus venir chez lui. Je n'en étais plus capable.
À force de m'y rendre, j'apprivoisai à nouveau cette maison. Je trouvai le courage de commencer à mettre de l'ordre dans les cartons d'Oncle Saul. C'était difficile de faire le tri, d'envisager de se débarrasser de certaines de ses affaires. Cela me forçait à regarder une réalité encore trop dure à accepter : les Baltimore n'existaient plus.
Woody et Hillel me manquaient. Je réalisai qu'Alexandra avait raison : une partie de moi pensait que j'aurais pu les sauver. Que j'aurais pu empêcher le Drame.
Il est certain que le Drame trouva ses racines lors du dernier été que je passai avec Hillel et Woody dans les Hamptons. L'enfance merveilleuse du Gang des Goldman ne pouvait pas être éternelle : nous avions dix-sept ans, et l'année scolaire qui allait suivre serait la dernière pour nous au lycée. Nous entrerions ensuite à l'université.
Je me souviens du jour de mon arrivée là-bas. J'étais à bord du Jitney[3], dont je connaissais le trajet par cœur.