— Il y a autre chose. Il est généreux mais ça n'a jamais été son genre de se mettre en avant de cette façon. Le recteur haussa les épaules.
— Je n'en sais rien. Il faudra le lui demander.
— Et combien a-t-il payé ?
— C'est confidentiel, Monsieur Goldman.
— Allons…
Il répondit après une hésitation :
— Six millions de dollars. Je restai complètement estomaqué.
— Mon oncle a versé six millions de dollars pour avoir son nom sur ce stade pendant dix ans ?
— Oui. Bien entendu, son nom sera ajouté sur le mur des grands donateurs, dans l'entrée du bâtiment administratif. Il recevra également gratuitement le magazine de l'université.
Je restai un moment à regarder l'enseigne représentant un poulet souriant, en train d'être fixée contre la façade du stade. À l'époque, mon oncle était certes un homme relativement riche, mais à moins qu'il ait eu une source d'argent dont j'ignorais tout, je voyais difficilement comment il avait pu faire un don à l'université de six millions de dollars. D'où avait-il bien pu sortir cet argent ?
Je lui téléphonai lorsque je retournai au parking.
— Voilà, Oncle Saul, c'est fait.
— Comment cela s'est-il passé ?
— Ils ont dévissé les lettres et ils ont mis une enseigne à la place.
— Qui va financer le stade ?
— Une entreprise de poulet pané. Je l'entendis sourire.
— Voilà, Marcus, où mène l'ego. Un jour, tu as ton nom sur un stade, et le lendemain tu es effacé de la surface de la terre au profit de tranches de poulet panées.
— Personne ne t'a effacé de la surface de la terre, Oncle Saul. Ce n'était que des lettres en métal vissées dans du béton.
— Tu es un sage, mon neveu. Tu rentres à New York maintenant ?
— Oui.
— Merci d'avoir fait ça, Marcus. C'était important pour moi.
Je restai dubitatif un long moment. Mon oncle, aujourd'hui employé dans un supermarché, avait, dix ans plus tôt, payé six millions de dollars pour avoir son nom sur le stade. J'étais certain que même à l'époque il n'avait pas les moyens de le faire. C'était le prix que les Clark demandaient pour leur maison dans les Hamptons et il n'avait pas eu les moyens de l'acheter. Comment avait-il pu, quatre ans plus tard, disposer d'une telle somme ? Où avait-il trouvé cet argent ?
Je remontai dans ma voiture et m'en allai. Ce fut la dernière fois que je me rendis à Madison.
Treize ans s'étaient écoulés depuis que nous étions entrés à l'université. C'était l'année 1998, et à cette époque-là, Madison, pour moi, résonnait comme le sanctuaire de la gloire. J'avais tenu ma promesse à Alexandra de ne pas venir y étudier et j'avais opté pour la faculté de lettres d'une petite université du Massachusetts. Mais Hillel et Woody, qui, eux, avaient eu l'intelligence de ne s'engager à rien, n'avaient pas résisté à l'envie de reformer le Gang des Goldman autour d'Alexandra, encouragés par Patrick Neville, avec qui ils étaient restés en contact après nos vacances dans les Hamptons.
Comme il est de coutume, au moment des vacances d'hiver de notre dernière année de lycée, nous avions postulé chacun dans plusieurs établissements, et envoyé notamment tous les trois notre candidature à l'université de Burrows, dans le Massachusetts. Nous avions failli y être réunis. Quatre mois plus tard, aux environs de Pâques, j'avais reçu une lettre m'informant que j'y étais accepté. Quelques jours après, mes cousins me téléphonaient pour m'annoncer la nouvelle. Ils hurlaient tellement dans le combiné que je mis du temps à comprendre. Ils étaient acceptés dans la même université que moi. Nous allions être réunis.
Mais mon excitation fut de courte durée : deux jours plus tard, ils reçurent chacun une réponse de l'université de Madison. Ils y étaient également acceptés, tous les deux. Là-bas, grâce aux contacts de Patrick Neville, Woody se voyait offrir une bourse d'études, pour rejoindre l'équipe des Titans. C'était la porte ouverte à une carrière professionnelle, surtout avec les contacts que Patrick avait auprès des Giants de New York. Woody accepta l'offre de Madison et Hillel décida de le suivre. C'est ainsi qu'à l'automne 1998, tandis que je quittais le New Jersey pour le Massachusetts, une petite voiture poussive immatriculée dans le Maryland parcourut pour la première fois les routes de l'État du Connecticut et longea la côte Atlantique jusqu'à la petite ville de Madison. La campagne s'était parée des couleurs de l'été indien : les érables et les sycomores flamboyaient de feuilles rouges et jaunes. La voiture traversa Madison en remontant la rue principale drapée aux couleurs des Titans, qui faisaient la fierté de la ville et le malheur des autres universités de la Ligue. Bientôt, les premiers bâtiments en briques rouges se détachèrent devant eux.
— Arrête la voiture ici ! dit Hillel à Woody.
— Ici ?
— Oui, ici ! Arrête-toi !