Woody et moi en assommâmes rapidement quatre. Lui était d'une force redoutable, moi j'étais un bon boxeur. Les deux autres étaient en train de terrasser Hillel et nous leur bondîmes dessus et les boxâmes jusqu'à ce qu'ils s'enfuient, laissant leurs camarades gémissant au sol. Des sirènes retentirent. « Les flics ! Les flics ! » hurla quelqu'un. La police avait été prévenue. Nous nous enfuîmes. Nous courûmes comme des dératés à travers la nuit. Nous traversâmes les ruelles d'East Hampton et nous courûmes encore, jusqu'à être certains d'être à l'abri. Hors d'haleine, pliés en deux pour reprendre notre respiration, nous nous dévisageâmes : ce n'est pas contre des voyous que nous venions de nous battre, mais contre nous-mêmes. Nous savions que les sentiments que nous éprouvions pour Alexandra faisaient de nous des frères ennemis.

« Il nous faut faire un pacte », déclara Hillel.

Nous comprîmes immédiatement, Woody et moi, de quoi il parlait.

Dans le secret de la nuit, nous unîmes nos mains et nous jurâmes, au nom du Gang des Goldman, pour ne jamais devenir rivaux, que nous renoncions chacun à Alexandra.

*

Quinze ans plus tard, le serment du Gang des Goldman résonnait encore en moi. Après de très longues minutes de silence, étendu sous le porche de la maison de mon oncle à Coconut Grove, je finis par reprendre la parole :

— Nous avions fait un pacte, Alexandra. Lors de notre dernier été dans les Hamptons, Woody, Hillel et moi nous étions fait une promesse.

— Marcus, tu commenceras à vivre vraiment quand tu cesseras de remuer le passé. Il y eut un instant de silence. Puis elle murmura encore :

— Et si c'était un signe, Marcus ? Et si ce n'était pas un hasard que nous nous soyons retrouvés ?

Tout commence comme tout finit et les livres commencent souvent par la fin.

J'ignore si le livre de notre jeunesse se referma au moment où nous terminâmes notre lycée ou juste une année avant, à la fin juillet 1997, au terme de ces vacances d'été dans les Hamptons qui virent l'amitié scellée, les promesses d'éternelle fidélité que nous avions bâties voler en éclats, ne supportant pas les adultes que nous allions devenir.

<p><emphasis>DEUXIEME PARTIE</emphasis></p><p>Le Livre de la fraternité perdue</p><p><emphasis>(1998–2001)</emphasis></p><p><emphasis>22.</emphasis></p>

Si vous êtes allé à l'université de Madison, dans le Connecticut, entre les années 2000 et 2010, vous avez certainement vu le stade de l'équipe de football, qui pendant cette décennie porta le nom de Stade Saul Goldman.

J'ai toujours associé l'université de Madison à la grandeur des Goldman. Aussi, ne compris-je pas pourquoi, à la fin du mois d'août 2011, mon oncle Saul me téléphona chez moi, à New York, pour me demander de lui rendre ce qu'il considérait être un important service : il voulait que j'assiste à la destruction de l'inscription de son nom sur la façade du stade, qui était prévue pour le lendemain. C'était trois mois avant sa mort, six mois avant que je retrouve Alexandra.

À ce moment-là, j'ignorais encore tout de la situation de mon oncle. Depuis quelque temps, il se comportait de façon étrange. Mais j'étais loin de me douter qu'il vivait les derniers mois de sa vie.

— Pourquoi tiens-tu absolument à ce que je voie ça ? lui demandai-je.

— Depuis New York, tu n'en as que pour une heure de route…

— Mais enfin, Oncle Saul, la question n'est pas là. Je ne comprends pas pourquoi tu y accordes tant d'importance ?

— S'il te plaît, fais-le, c'est tout.

Je n'avais jamais rien pu lui refuser et j'acceptai.

Oncle Saul avait tout organisé, si bien que le recteur de l'université m'attendait au garde-à-vous dans le parking du stade lorsque j'arrivai. « C'est un honneur de vous recevoir, Monsieur Goldman, me dit-il. Je ne savais pas que Saul était votre oncle. Ne vous inquiétez pas, nous vous avons attendu, comme votre oncle l'a demandé. »

Il ouvrit la marche de façon solennelle et m'accompagna jusqu'à l'entrée du stade, devant les lettres en acier vissées dans le béton et qui proclamaient sa gloire :

STADE SAUL GOLDMAN

À bord d'une nacelle fixée à un bras articulé, deux employés dévissèrent consciencieusement chaque lettre, qui vint s'écraser au sol dans un fracas métallique.

TADE SAUL GOLDMANSAUL GOLDMANUL GOLDMANOLDMAN

Puis les ouvriers s'affairèrent à installer sur le mur désormais nu une enseigne lumineuse à la gloire d'une entreprise de fabrication de poulet pané, qui reprenait le financement du stade pour les dix années à venir.

— Voilà, me dit le recteur. Remerciez encore votre oncle de la part de l'université, c'était un geste très généreux de sa part.

— Je n'y manquerai pas.

Le recteur partit, mais je le retins. Une question me brûlait les lèvres.

— Pourquoi a-t-il fait ça ? demandai-je. Il se retourna.

— Fait quoi ?

— Pourquoi mon oncle a-t-il financé l'entretien du stade pendant dix ans ?

— Parce qu'il était généreux.

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