— Je m'en veux quand même.
— Il n'y a pas de quoi.
Oncle Saul n'était pas aussi convaincu par Madison que nous l'étions. À table, après que Woody eut parlé de ses éventuelles opportunités là-bas, Oncle Saul lui dit :
— Je ne dis pas que ce n'est pas une bonne université, je dis qu'il faut choisir en fonction de ce que tu veux y faire.
— Pour le football, en tout cas, c'est formidable, répéta Woody.
— Peut-être pour le football, mais si vous voulez faire du droit par exemple, vous devriez commencer votre cursus dans une université qui dispose d'une faculté de droit. C'est plus logique. Georgetown, par exemple, est une bonne université. Et puis, c'est proche de la maison.
— Patrick Neville dit qu'il ne faut pas limiter ses possibilités, rétorqua Hillel.
Oncle Saul leva les yeux au ciel.
— Si Patrick Neville le dit…
Parfois, j'avais l'impression qu'Oncle Saul était un peu agacé par Patrick. Je me souviens d'un soir où nous avions tous été invités à dîner au
— Évidemment que c'était bon, lui avait rétorqué Oncle Saul, il a fait venir un cuisinier. Il aurait pu faire un barbecue, ça aurait été plus sympa.
— Enfin, Saul, c'est un homme seul, il n'aime pas cuisiner. En tout cas, la maison est magnifique.
— Trop tape-à-l'oeil.
— Ce n'est pas ce que tu disais du temps des Clark…
— Du temps des Clark, ça avait du charme. Il a tout redécoré façon nouveaux riches.
— Est-ce que ça te dérange qu'il gagne beaucoup d'argent ? demanda Tante Anita.
— Je suis très content pour lui.
— Ce n'est pas l'impression que tu donnes.
— Je n'aime pas les nouveaux riches.
— Est-ce que nous ne sommes pas des nouveaux riches nous aussi ?
— On a plus de goût que ce type, ça c'est certain.
— Oh, Saul, ne sois pas mesquin.
— Mesquin ? Vraiment, est-ce que tu trouves que ce type a du goût ?
— Oui. J'aime la façon dont il a décoré la maison, j'aime son style vestimentaire. Et arrête de l'appeler
— Son style vestimentaire est ridicule : il veut faire jeune et branché, mais il fait vieux beau avec sa peau tirée. Je ne peux pas dire que New York lui fasse du bien.
— Je ne pense pas qu'il se soit fait tirer la peau.
— Enfin, Anita, il a la peau du visage lisse comme les fesses d'un bébé.
Je n'aimais pas que mon oncle et ma tante s'appellent par leurs prénoms. Ils ne le faisaient que lorsqu'ils étaient fâchés. Le reste du temps, c'étaient des mots doux et des surnoms pleins de tendresse qui donnaient l'impression qu'ils s'aimaient comme au premier jour.
À force d'entendre Patrick Neville en parler, l'idée de faire mes études à l'université de Madison se mit à me trotter dans la tête. Pas tant pour l'université elle-même que pour l'envie de côtoyer Alexandra. L'avoir si proche de moi me faisait me rendre compte combien j'étais heureux lorsqu'elle était là. Je nous imaginais sur le campus, elle et moi, retrouvant notre complicité d'avant. Je trouvai le courage de lui faire part de mon projet une semaine avant la fin de notre séjour dans les Hamptons. Alors que nous quittions
— Je pourrais venir étudier à Madison, lui dis-je. Elle baissa ses lunettes de soleil et me lança un regard désapprobateur.
— Ne fais pas ça, Marcus.
— Pourquoi ?
— Ne le fais pas, c'est tout. Oublie cette idée stupide.
Je ne voyais pas ce que mon idée avait de stupide mais j'eus la décence de ne pas répondre et je m'en allai. Je ne comprenais pas pourquoi elle était si avenante avec mes cousins et si désagréable avec moi. Je ne savais plus si je l'aimais ou si je la haïssais.
Notre séjour toucha à sa fin la dernière semaine du mois de juillet 1997. La veille, nous nous rendîmes au
En début de soirée, juste après le dîner, elle passa à la maison d'Oncle Saul et Tante Anita. J'étais seul sous l'auvent, à lire. Lorsque je la vis, mon cœur se mit à battre très fort.
— Salut, Markikette, me dit-elle, en s'asseyant à côté de moi.
— Salut, Alexandra.
— Vous alliez partir sans dire au revoir ?