— On est passés tout à l'heure, tu n'étais pas là. Elle me sourit et me fixa de ses yeux gris-vert en forme d'amandes.
— Je me disais qu'on pourrait sortir ce soir, proposa-t-elle.
Une puissante sensation d'euphorie me traversa le corps.
— Oui, répondis-je en cachant mal mon excitation.
Je plongeai mes yeux dans les siens, j'eus l'impression qu'elle allait me confier quelque chose de très important. Mais tout ce qu'elle dit fut :
— Tu vas prévenir Woody et Hillel ou on va attendre jusqu'à demain ?
Nous sortîmes dans un bar de la rue principale qui disposait d'une scène libre où venaient jouer les musiciens de la région. Il suffisait de donner son nom au comptoir, et un maître de cérémonie appelait les participants chacun leur tour.
Depuis que nous nous étions mis en route, Hillel jouait à Monsieur-je-sais-tout pour impressionner Alexandra. Il s'était mis sur son trente et un et nous abreuvait de paroles et de son savoir. J'avais envie de le gifler et pour mon plus grand plaisir, la musique du bar couvrit sa voix et il fut obligé de se taire.
Nous écoutâmes un premier groupe. Puis un garçon fut appelé sur scène et interpréta quelques morceaux pop en s'accompagnant au piano. Installé à une table derrière nous, un groupe de trois garçons excités siffla la prestation.
— Un peu de respect pour lui, leur intima Alexandra. Pour toute réponse, elle récolta une insulte. Woody se retourna :
— Qu'est-ce que vous avez dit, les connards ? rugit-il.
— T'as un problème ? demanda l'un d'eux.
Il n'en fallut pas plus pour que, malgré les supplications d'Alexandra, Woody se lève et attrape le bras d'un des garçons et le torde d'un geste sec.
— Vous voulez régler ça dehors ? demanda Woody.
Il avait une classe folle lorsqu'il se battait. Une allure de lion.
— Lâche-le, lui ordonna Alexandra en se précipitant sur lui et en le poussant des deux mains.
Woody lâcha le garçon qui gémit de douleur et les trois acolytes déguerpirent sans demander leur reste. Le pianiste avait terminé son dernier morceau et dans les haut-parleurs, résonna le nom du musicien suivant.
« Alexandra Neville. Alexandra est attendue sur scène. » Alexandra se figea et blêmit.
— Lequel de vous trois a été suffisamment imbécile pour faire ça ? demanda-t-elle. C'était moi.
— Je pensais te faire plaisir, dis-je.
— Me faire plaisir ? Mais Marcus, tu as perdu la tête ? Je vis ses yeux se remplir de larmes. Elle nous dévisagea chacun notre tour et nous dit :
— Pourquoi a-t-il fallu que vous vous comportiez comme des imbéciles ? Pourquoi a-t-il fallu que vous gâchiez tout ? Toi, Hillel, pourquoi fais-tu le singe savant ? T'es mieux quand tu es toi-même. Et toi, Woody, pourquoi te mêles-tu de ce qui ne te regarde pas ? Tu crois que je ne peux pas me défendre toute seule ? T'avais besoin d'agresser ces types qui ne t'ont rien fait ? Quant à toi, Marcus, il faut vraiment que tu arrêtes avec tes idées de crétin. Pourquoi tu as fait ça ? Pour m'humilier ? Si c'est le cas, tu as réussi.
Elle éclata en sanglots et elle s'enfuit du bar. Je lui courus après et la rattrapai dans la rue. Je la retins par le bras. Je m'emportai :
— J'ai fait ça parce que l'Alexandra que j'ai connue n'aurait pas fui ce bar : elle serait montée sur cette scène et aurait conquis la salle. Tu sais quoi, je suis content de t'avoir revue, parce que je sais que je ne t'aime plus. La fille que j'ai connue me faisait rêver.
Je fis mine de retourner vers le bar.
— J'ai laissé tomber la musique ! s'écria-t-elle dans un torrent de larmes.
— Mais pourquoi ? C'était ta passion.
— Parce que personne ne croit en moi.
— Moi, je crois en toi !
Elle essuya ses yeux d'un revers de la main. Sa voix tremblait.
— C'est ton problème, Marcus : tu rêves. La vie n'est pas un rêve !
— On n'a qu'une vie, Alexandra ! Une seule petite vie de rien du tout ! N'as-tu pas envie de l'employer à réaliser tes rêves au lieu de moisir dans cette université stupide ? Rêve, et rêve en grand ! Seuls survivent les rêves les plus grands. Les autres sont effacés par la pluie et balayés par le vent.
Elle me regarda une dernière fois avec ses grands yeux, perdue, avant de s'enfuir dans la nuit. Je lui criai une dernière fois, de toutes mes forces : « Je sais que je te reverrai sur une scène, Alexandra. Je crois en toi ! » Ce fut l'écho de la nuit qui me répondit. Elle avait disparu.
Je retournai au bar, où il y avait une soudaine agitation. J'entendis des hurlements : une bagarre venait d'éclater. Les trois garçons étaient revenus accompagnés de trois autres amis pour en découdre avec Woody. Je vis mes deux cousins aux prises avec six silhouettes et je me précipitai dans la mêlée. Je hurlai comme un damné : « Le Gang des Goldman ne perd jamais ! Le Gang des Goldman ne perd jamais ! » Nous nous battîmes courageusement.