— Espèce de clown ! s'écria Sophie en l'écartant pour entrer dans l'appartement.
De nouveau le professeur de philosophie dut faire les frais de l'attitude quelque peu cavalière de Sophie qui en fait n'en menait pas si large que ça. La carte qu'elle avait trouvée dans l'entrée n'arrangeait rien.
— Il n'y a vraiment pas de quoi se mettre dans cet état, mon enfant, dit Alberto en refermant la porte.
— Tiens, voici le courrier, dit Sophie en lui tendant la carte comme si elle l'en tenait pour responsable.
Alberto lut ce qui était écrit sur la carte et secoua la tête.
— Il ne manque vraiment pas d'air, celui-là ! On dirait qu'il se sert de nous pour distraire sa fille le jour de son anniver saire.
En disant ces mots, il prit la carte et la déchira en mille morceaux qu'il jeta dans la corbeille à papier.
— Il est écrit sur cette carte que Hilde a perdu une croix en or, dit Sophie.
— Oui, j'ai lu.
— Eh bien, j'ai justement retrouvé cette croix à la maison dans mon lit. Tu peux m'expliquer ce qu'elle fait là?
Alberto la regarda droit dans les yeux :
— Ça fait peut-être de l'effet, mais au fond il n'y a rien de plus simple comme truc, ça ne lui demande aucun effort. Essayons plutôt de nous intéresser au grand lapin blanc qui sort du chapeau haut de forme de l'univers.
Ils passèrent au salon, et jamais Sophie n'avait vu un salon aussi bizarre.
Alberto habitait dans une sorte de loft avec des murs man sardés. Dans le toit, on avait pratiqué une ouverture qui lais sait entrer la lumière crue du ciel. La pièce avait aussi une fenêtre qui donnait sur la rue, laissant le regard se perdre loin au-delà des vieilles demeures.
Le plus surprenant restait toutefois la manière dont était meublée cette grande pièce : c'était un vrai capharnaiim de meubles et d'objets de toutes les époques. Il y avait un canapé, probablement des années 30, un vieux secrétaire de la fin du xixe et un fauteuil qui devait bien dater de plusieurs siècles. Sur les étagères et les armoires s'amoncelaient des quantités de bibelots perdus au beau milieu d'objets d'utilité courante. Il y avait des montres, des brocs, des mortiers, des cornues, des couteaux, des poupées, des plumes d'oie, des presse-livres, des octants, des sextants, des compas et des baromètres anciens. Tout un mur était tapissé de livres, mais ce n'était pas le genre de livres qu'on trouve en librairie. La bibliothèque abritait une vraie collection de bibliophile. Aux murs étaient accrochés des dessins et des tableaux, certains plutôt récents, d'autres très anciens. On y voyait aussi affichées plusieurs vieilles cartes de géographie plus qu'approximatives.
Sophie restait là, médusée. Elle tournait la tête de gauche à droite pour examiner les moindres recoins de la pièce.
— Tu collectionnes toutes ces vieilleries? finit-elle par dire.
— Si l'on veut. Mais songe à tous les siècles d'histoire pré sents dans cette pièce. Moi, je n'appellerais pas cela des vieilleries.
— Tu tiens un magasin d'antiquités ou quelque chose dans ce genre ?
Une ombre de mélancolie passa sur le visage d'Alberto.
— Tout le monde ne saurait se laisser emporter dans le fleuve de l'histoire, Sophie. Il faut bien que certains s'arrê tent et ramassent ce qui reste sur les berges du fleuve.
— C'est une drôle de façon de voir les choses.
— Mais c'est vrai, mon enfant. Nous ne vivons pas seule ment à notre époque. Nous portons toute notre histoire avec nous. Rappelle-toi que tout ce qui est ici dans cette pièce a été un jour flambant neuf. Cette pitoyable poupée en bois du xve fut peut-être fabriquée pour les cinq ans d'une petite fille. Par son vieux grand-père peut-être... Puis elle eut dix ans, Sophie. Elle devint adulte et se maria. Peut-être eut-elle elle aussi une fille à qui elle donna la poupée à son tour. Elle vieillit et, un jour, mourut. Elle avait pourtant vécu objective ment une longue vie, mais elle finit quand même par mourir. Et elle ne reviendra jamais. Au fond, elle ne fit qu'une courte visite sur terre. Mais sa poupée... eh bien, elle est encore là sur l'étagère.
— Tout devient si déprimant et dramatique quand tu pré sentes les choses sous cet angle...
— Mais la vie
— Je peux te poser une question ?
— Nous ne jouons plus à cache-cache, à ce qu'il me semble.
— Pourquoi t'étais-tu installé dans le chalet du major?
— C'était pour que nous ne soyons pas trop éloignés l'un de l'autre, puisque nous communiquions seulement par lettres. Je savais que plus personne n'y habitait depuis longtemps.
— Alors tu as décidé de t'y installer?
— Oui, je m'y suis installé.
— Alors comment se fait-il que le père de Hilde soit au courant ?
— Il sait pratiquement tout, si je ne me trompe.