— Non, là tu brûles les étapes. Cela dit, la Renaissance marqua le début d'un processus qui aboutit à ce que des hommes marchent sur la Lune. Ou, d'un autre point de vue, à Hiroshima et Tchernobyl. Tout commença par une série de transformations sur le plan culturel et économique et princi palement le passage d'une économie familiale à une écono mie monétaire. Vers la fin du Moyen Age, des villes s'étaient développées avec une main-d'œuvre énergique, un commerce de nouvelles marchandises et une économie fondée sur la banque et la libre circulation de l'argent. On assista à la for mation d'une bourgeoisie qui s'était dans une large mesure libérée des contingences de la nature grâce à son travail. Tout ce qui était nécessaire pour vivre pouvait être acheté contre de l'argent. Cela encouragea le travail bien fait, l'imagination et la création. L'homme en tant qu'individu dut relever de nou veaux défis.

— Cela rappelle un peu comment se sont formées les cités grecques il y a deux mille ans.

— Oui, c'est une bonne remarque. Je t'ai raconté comment la philosophie grecque s'était détachée d'une conception mythique du monde qui était liée à une culture paysanne. De la même manière, les bourgeois de la Renaissance ont com mencé à se libérer des seigneurs féodaux et de l'hégémonie de l'Eglise. Dans le même temps, la culture grecque fut redé couverte grâce à des contacts plus étroits avec les Arabes en Espagne et la culture byzantine dans l'est de l'Europe.

— Les trois fleuves de l'Antiquité se sont à nouveau fon dus dans un même courant.

— Je vois que tu apprends bien tes leçons ! Bon, voilà grosso modo le contexte de la Renaissance. Parlons à présent des nouvelles idées.

— Dépêche-toi, car il faut que je sois rentrée pour déjeuner.

Alberto se rassit dans le canapé et regarda Sophie dans les

yeux :

— La Renaissance introduisit avant tout une nouvelle conception de l'homme. Les humanistes de la Renaissance avaient une foi toute nouvelle en l'homme et en sa valeur qui contrastait terriblement avec le parti pris du Moyen Age qui ne voyait en l'homme qu'un pécheur. L'homme fut dès lors considéré comme quelque chose d'infiniment grand et pré cieux. Un des grands personnages de la Renaissance s'appe lait Marsile Ficin. Il s'écria : « Connais-toi toi-même, ô race divine déguisée en homme ! » Un autre, Pic de La Mirandole, rédigea un Discours sur la dignité de L'homme, chose impen sable au Moyen Age où tout partait de Dieu. Les humanistes de la Renaissance partaient de l'homme lui-même.

— Mais c'est ce qu'avaient fait les philosophes grecs aussi.

— Oui, et c'est pourquoi nous parlons d'une « deuxième naissance » de l'humanisme antique. Mais l'humanisme de la

Renaissance met plus l'accent sur 1' individualisme. Nous ne sommes pas seulement des êtres humains, nous sommes aussi des individus uniques. D'où le risque d'aduler le génie en tant que tel. L'idéal devint ce que nous appelons 1' homme de la Renaissance, c'est-à-dire un être humain qui s'intéresse à tout ce qui a trait à la vie, l'art ou la science. Ce n'est pas un hasard si on se passionna à cette époque pour l'anatomie du corps humain. Comme dans l'Antiquité, on commença par disséquer des morts pour analyser comment le corps était constitué. Ce fût utile pour la science et pour l'art. On recom mença, en art, à peindre l'homme nu, mettant ainsi fin à mille ans de pudeur. L'homme osait à nouveau être lui-même. Il n'avait plus de raison d'avoir honte.

— A t'entendre, on dirait une sorte d'ivresse, dit Sophie en se penchant au-dessus d'une petite table qui se trouvait entre elle et le professeur de philosophie.

— Incontestablement. La nouvelle conception de l'homme conduisit à une toute nouvelle façon de vivre. L'homme n'existait plus seulement pour servir Dieu. Ce dernier avait aussi conçu les hommes pour eux-mêmes. Il incombait donc aux hommes de se réjouir de la vie ici et là. Et quand l'homme pouvait s'épanouir en toute liberté, ses capacités ne connaissaient plus de frontières, puisqu'il s'agissait au contraire d'aller toujours plus loin. Cela aussi était nouveau par rapport à l'humanisme de l'Antiquité, car les Anciens insistaient plutôt sur le repos des sens, la mesure et la maî trise de soi.

— Tu veux dire que les humanistes de la Renaissance ont perdu le contrôle d'eux-mêmes?

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