— Oui, et sans en être le moins du monde gêné. Quel culot !
— Et Hilde dans tout ça ?
— Elle est un ange, Sophie.
— Un ange ?
— Hilde est celle à qui s'adresse cet « esprit ».
— Tu veux dire qu'Albert Knag parle de nous à Hilde ?
— Ou qu'il écrit sur nous. Car, nous venons de le voir, comment pourrions-nous percevoir la matière de notre propre réalité? Nous ne pouvons savoir si notre réalité extérieure est faite d'ondes sonores ou de papier et d'écriture. Selon Berkeley, nous savons tout au plus que nous sommes faits d'esprit.
— Et Hilde est donc un ange...
— Oui. Arrêtons-nous là. Bon anniversaire, Hilde !
A cet instant la pièce fut inondée d'une lumière bleutée et quelques secondes plus tard ils entendirent gronder le ton nerre qui secoua toute la maison.
Le regard perdu, Alberto se taisait.
— Il faut que je rentre, fit Sophie en se levant.
Hermès qui dormait à son habitude sous la penderie se réveilla quand elle ouvrit la porte d'entrée. Elle crut l'entendre lui dire :
— À bientôt, Hilde.
Elle descendit l'escalier à toute allure et se retrouva dans la rue. Il n'y avait pas un chat. Il faut dire qu'il tombait des cordes.
Quelques voitures glissaient sur l'asphalte mouillé, mais il n'y avait aucun bus en vue. Elle courut jusqu'à la place du Marché et retraversa toute la ville, avec une seule idée en tête.
Demain, c'est mon anniversaire, réfléchissait-elle. N'était- ce pas un peu amer de se rendre compte la veille de ses quinze ans que la vie n'était qu'un songe? C'était comme rêver de décrocher le gros lot d'un million et comprendre juste au moment de toucher la somme que ce n'était que du vent.
Sophie coupa par le stade gorgé d'eau. Elle aperçut alors quelqu'un qui courait à sa rencontre. C'était sa mère. Plu sieurs éclairs déchirèrent le ciel.
Sa mère la serra violemment contre elle.
— Mais qu'est-ce qui nous arrive, ma chérie?
— Je ne sais pas, répondit Sophie en larmes, c'est comme un mauvais rêve.
23 Bjerkely
Hilde MOller Knag se réveilla dans sa chambre mansardée près de Lillesand. Elle regarda sa montre, il n'était que six heures. Pourtant il faisait déjà jour. Une large bande de soleil inondait presque tout un pan de mur.
Elle sauta du lit et courut à la fenêtre. En passant près de son bureau, elle arracha une page du petit calendrier. Jeudi 14 juin 1990. Elle froissa la feuille et la jeta à la corbeille.
Elle lisait maintenant « vendredi 15 juin 1990 ». Au mois de janvier déjà, elle avait écrit « 15 ANS » sur cette page. Elle trouvait que cela tombait particulièrement bien qu'elle ait quinze ans le quinze. Cela n'arriverait qu'une fois dans sa vie.
Quinze ans ! N'était-ce pas le premier jour de sa « vie d'adulte »? Il était hors de question de se recoucher un jour pareil. C'était d'ailleurs le dernier jour de classe avant les grandes vacances. Ils avaient tous rendez-vous à l'église à une heure. Mais surtout : dans une semaine, son père rentre rait du Liban. Il avait promis d'être là pour la Saint-Jean.
Hilde regarda par la fenêtre lejardin qui descendait vers la jetée et le hangar à bateau en bois rouge. Le bateau n'était pas encore remis en état pour la saison, mais la vieille barque était amarrée sur le quai. Tiens, il ne fallait pas qu'elle oublie d ecoper après le déluge de la veille.
Elle laissait son regard parcourir la baie quand lui revint à l'esprit qu'à l'âge de six, sept ans elle avait réussi à monter dans la barque et s'était éloignée à la rame sur le fjord. Elle était tombée à l'eau et parvenue, on ne sait trop par quel miracle, à regagner la rive. Trempée de la tête aux pieds, elle était rentrée à la maison en coupant par les buissons, et quand elle avait atteint le jardin, elle avait aperçu sa mère qui courait au-devant d'elle. La barque et les rames avaient continué à dériver sur le fjord. Il lui arrivait encore de rêver à cette barque abandonnée sur le fjord. Cela l'avait terriblement marquée.
Le jardin n'était pas particulièrement bien soigné ni débor dant de fleurs, mais il était grand et c'était celui de Hilde. Seuls un pommier assez dégarni et quelques framboisiers et groseilliers qui ne donnaient plus guère de fruits avaient sur vécu aux rigueurs de l'hiver.
Entourée de quelques rochers plats et de mauvaises herbes, la balancelle, perdue sur la pelouse râpée, se détachait dans la lumière du matin. Elle avait l'air encore plus misérable du fait qu'on avait rentré les coussins. Maman avait dû le faire tard dans la soirée à l'annonce de l'orage.
Tout le jardin était entouré de bouleaux, ce qui le protégeait des regards indiscrets. C'était pour cette raison que la propriété s'était autrefois appelée Bjerkely (à l'ombre des bouleaux).