— Tu te rappelles que Locke avait insisté sur le fait que nous ne pouvons rien dire sur les
— Eh ! je n'ai pas encore perdu la mémoire que je sache.
— Locke pensait à la suite de Descartes et Spinoza que le monde physique est une réalité.
— Tiens !
— Eh bien c'est ce point que Berkeley, en empiriste consé quent, va mettre en doute. Selon lui, la seule chose qui existe est ce que nous percevons. Justement, nous ne percevons pas la « matière » ou encore la « substance ». Nous ne pouvons saisir le monde à pleines mains comme si c'était un simple « objet ». En partant de l'hypothèse que tout ce que nous per cevons est une manifestation d'une « substance » cachée, nous commettons une erreur. Nous ne sommes absolument pas en mesure de fonder une telle assertion.
— Mais enfin, regarde !
Sophie donna un coup de poing sur la table.
— Aïe, gémit-elle tant elle avait frappé fort, est-ce que cela ne prouve pas suffisamment que nous avons affaire à une vraie table qui est composée d'une matière réelle?
— Qu'as-tu senti ?
— Quelque chose de dur.
— Tu as une perception nette de quelque chose de dur, mais tu n'as pas senti la
— Effectivement, pas en rêve.
— On peut aussi influencer la perception de quelqu'un. Sous hypnose, un homme sentira le chaud ou le froid, les caresses comme les coups de poing.
— Mais si ce n'est pas la table elle-même qui était dure, qu'est-ce qui m'a fait sentir quelque chose de dur?
— Berkeley prétendait que c'était une
Sophie avait recommencé à se ronger les ongles. Alberto poursuivit :
— Selon Berkeley, ma propre âme peut être la cause de mes propres représentations, comme dans le cas du rêve, mais seule une autre volonté ou un autre esprit peut être la cause des idées qui déterminent notre monde matériel. Tout découle de l'esprit « qui agit en toute chose et en quoi toute chose consiste », disait-il.
— Et il s'agirait de quel genre d'esprit?
— Berkeley pense à Dieu, naturellement. Il alla jusqu'à dire que « nous pouvons même affirmer que l'existence de Dieu est beaucoup plus clairement perçue que celle des hommes ».
— Alors on n'est même plus sûr d'exister?
— Ecoute... Tout ce que nous voyons et sentons est « une conséquence de la puissance de Dieu », rappelait Berkeley. Car Dieu est « intimement présent dans notre conscience et fait surgir toute cette multitude d'idées et de perceptions auxquelles nous sommes sans cesse exposés ». Le monde entier ainsi que toute notre existence reposent entre les mains de Dieu. Il est l'unique cause de tout ce qui est.
— Là tu m'en bouches un coin, c'est le moins qu'on puisse dire.
— « Etre ou ne pas être » n'est donc pas toute la question. Il faut aussi se demander
— Tu as dit que pour Berkeley cet esprit qui est à l'origine de tout, c'est Dieu.
— Oui, mais pour nous...
— Eh bien?
—... pour nous cette « volonté » ou cet « esprit » qui agit sur tout peut fort bien être le père de Hilde.
Sophie se tut, consternée. Son visage tout entier n'expri mait qu'un grand point d'interrogation. Puis elle se ressaisit et demanda tout à coup :
— Tu y crois, toi ?
— Je ne vois pas d'autre possibilité. Cela semble être la seule explication plausible. Je pense à tout ce à quoi nous avons eu droit, les cartes postales et tous les événements étranges qui se sont produits ici et là, comme Hermès se met tant à parler ou moi-même me trompant de prénom.
-Je...
— Est-ce que tu te rends compte que je t'ai appelée Sophie, ma chère Hilde ! Alors que j'ai tout le temps su que tu ne t'appelais pas Sophie !
— Mais qu'est-ce que tu racontes? Ça ne tourne pas rond ou quoi ?
— Mais si, ça tourne et ça tourne, mon enfant. Comme un globe ivre tournoyant autour d'un soleil en feu.
— Et ce soleil, c'est le père de Hilde?
— On peut présenter les choses comme ça.
— Tu veux dire qu'il a été une sorte de Dieu pour nous ?