C'est l'arrière-grand-père de Hilde qui avait construit cette maison à la fin du xixe siècle. Il avait été capitaine sur un des derniers grands voiliers. Aussi beaucoup de personnes connaissaient-elles encore cette demeure sous le nom de « pavillon du capitaine ».
Ce matin, le jardin portait encore les traces du violent orage de la veille. Hilde s'était réveillée plusieurs fois à cause des coups de tonnerre. Mais le ciel était à présent entièrement dégagé.
L'air était si pur après ces pluies d'été. Il avait fait plutôt lourd et sec les dernières semaines, les bouleaux avaient même marqué le coup en laissant les pointes de leurs feuilles prendre une légère couleur jaune. Le monde semblait comme un sou neuf et Hilde sentait que l'orage l'avait comme lavée de toute son enfance.
« Oui, cela fait mal quand les bourgeons éclosent... » disait le début d'un célèbre poème suédois. A moins que ce ne fût un poème finlandais ?
Hilde se plaça devant le grand miroir en laiton qui lui venait de sa grand-mère.
Est-ce qu'elle était belle? En tout cas, elle n'était pas laide. Oh ! elle devait se situer dans la moyenne...
Elle avait de longs cheveux blonds. Hilde avait cependant toujours pensé qu'ils auraient dû être soit plus clairs, soit plus foncés, car entre les deux ce n'était pas très intéressant. En revanche, elle avait des boucles souples que lui enviaient nombre de ses amies qui tentaient vainement d'en obtenir avec force bigoudis. Ses cheveux avaient toujours eu ce mou vement naturel. Et quels yeux verts, d'un beau vert intense ! « Comment peuvent-ils être aussi verts ? » se demandaient souvent ses oncles et tantes en se penchant sur elle.
Hilde essayait de savoir si l'image que lui renvoyait le miroir était celle d'une jeune fille ou d'une jeune femme. Elle conclut qu'elle n'était ni l'une ni l'autre. Son corps pouvait peut-être passer pour le corps d'une femme, mais son visage était encore trop lisse et trop rond.
Il y avait quelque chose dans ce miroir qui lui faisait irré sistiblement penser à son père. On l'avait autrefois accroché dans « l'atelier ». L'atelier, c'était cette pièce au-dessus du hangar à bateau qui lui servait à la fois de bibliothèque, de boudoir et de bureau d'écrivain. Albert, comme l'appelait Hilde quand il était à la maison, avait toujours eu l'espoir d'écrire une grande œuvre un jour. Il faut dire qu'il avait commencé un roman, mais avait rapidement abandonné ce projet. Il avait malgré tout publié à intervalles réguliers des vers et quelques textes sur la vie le long de l'archipel dans un journal local, et Hilde avait chaque fois éprouvé la même fierté en voyant son nom imprimé : ALBERT KNAG. En tout cas, à Lillesand, ce nom avait une résonance toute particulière. C'était également le nom de son arrière-grand-père.
Ah ! ce miroir... Il y a des années de cela, son père s'était amusé à lui faire remarquer qu'on pouvait cligner de l'œil à son image dans un miroir, mais qu'il était impossible de se voir cligner des deux yeux. Ce miroir en laiton constituait à sa connaissance la seule exception à cette règle, car c'était un vieux miroir magique que son arrière-grand-mère avait acheté à une gitane juste après son mariage.
Hilde avait eu beau essayer un bon moment, cela se révé lait aussi difficile de se voir cligner des deux yeux que de fuir sa propre ombre. Elle avait fini par hériter de cet étrange miroir, mais il ne se passait pas de mois sans qu'elle fasse une nouvelle tentative.
Pas étonnant qu'elle soit un peu pensive aujourd'hui, pas étonnant non plus qu'elle ait envie de savoir qui elle était. Quinze ans...
Elle jeta enfin un regard sur sa table de nuit. Il y avait un gros paquet ! Emballé dans un beau papier bleu clair avec un ruban de soie rouge autour. Ce devait être son cadeau d'anni versaire !
Etait-ce le « cadeau » ? Ce fameux cadeau dont il avait été tellement question de manière détournée ? Il y avait fait plu sieurs fois allusion dans ses cartes du Liban, mais ne s'était-il pas « imposé une stricte censure » ?
Le cadeau devait être quelque chose qui ne « cesserait de grandir », avait-il écrit. Et il avait mentionné une jeune fille dont elle ferait bientôt la connaissance et à qui il avait envoyé le double de toutes ses cartes.
Hilde avait bien essayé de faire parler sa mère, mais elle n'avait pas eu F air d'être au courant.
Le plus étrange, c'était cette allusion sur le fait que ce cadeau pourrait « être partagé avec d'autres personnes ». Ah ! ce n'était pas pour rien qu'il travaillait pour les Nations unies. Si son père avait bien une idée fixe, c'était que l'ONU devait exercer une responsabilité globale sur le monde entier. « Si seulement les Nations unies pouvaient rassembler tous les hommes ! » avait-il écrit dans une de ses cartes.
Elle avait tellement envie d'ouvrir son cadeau avant que Maman ne lui apporte son petit déjeuner au lit en lui souhai tant un joyeux anniversaire. Elle devait en avoir le droit, sinon pourquoi l'aurait-on posé là?