Le siècle des Lumières
Hilde avait commencé à lire le chapitre sur la Renaissance, mais elle entendit sa mère rentrer. Elle regarda l'heure : il était quatre heures.
Sa mère monta les marches à toute vitesse et ouvrit préci pitamment la porte :
— Tu n'es pas allée à l'église?
— Mais si !
— Mais qu'est-ce que tu avais sur toi ?
— Eh bien la même chose que maintenant.
— Quoi ! tu ne veux pas dire cette chemise de nuit?
— Hum... Je suis allée dans l'église Sainte-Marie.
— L'église Sainte-Marie?
— C'est une vieille église en pierre du Moyen Age.
— Hilde!
Elle laissa glisser le classeur sur ses genoux et regarda sa mère :
— J'ai complètement oublié l'heure, Maman. Je suis déso lée, mais il faut que tu comprennes que je suis en train de lire quelque chose de tout à fait passionnant.
Sa mère esquissa un sourire.
— C'est un livre magique, ajouta Hilde.
— Bon, bon. Eh bien, joyeux anniversaire, Hilde !
— Oh ! je commence à en avoir marre de toutes ces félicitations !
— Mais enfin... Bon, eh bien je descends m'allonger un moment avant de commencer à préparer un bon repas. J'ai pu trouver des fraises.
— Je lis.
Sur ce, sa mère descendit et Hilde put poursuivre sa lec ture. Elle en était arrivée au moment où Sophie traverse toute la ville en suivant Hermès. Dans la cage d'escalier d'Alberto, elle trouve une autre carte du Liban, datée elle aussi du 15-6.
Elle comprit enfin le système des dates : les cartes datées avant le 15 juin étaient des « copies » de cartes que Hilde avait déjà reçues. Mais celles datées d'aujourd'hui, elles les lisait dans le classeur pour la première fois.
Hilde lut comment Alberto présenta à Sophie la Renais sance, les rationalistes du xvlf siècle et les empiristes britan niques.
A chaque insertion de cartes ou de vœux d'anniversaire dans l'histoire, elle sursautait un peu. Son père arrivait par des tours de passe-passe à en glisser dans un cahier de cours, à l'intérieur d'une peau de banane ou dans un programme d'ordinateur. Il faisait fourcher la langue d'Alberto pour lui faire dire Hilde au lieu de Sophie et, ça c'était peut-être le summum, il parvenait à faire dire à Hermès : «
Hilde était d'accord avec Alberto pour reconnaître qu'il allait un peu loin quand il se comparait à Dieu et à la Provi dence. Mais au fond, avec qui était-elle d'accord? N'était-ce pas son propre père qui avait placé ces paroles de reproche, en somme d'auto-accusation, dans la bouche d'Alberto? Et après tout, ce parallèle avec Dieu, ce n'était pas si idiot que ça puisque son père jouait bien le rôle d'un dieu tout-puissant aux yeux de Sophie.
Quand on aborda Berkeley, Hilde était tout aussi intéressée que Sophie l'avait été. Qu'est-ce qui allait se passer mainte nant? Son nom avait déjà été plusieurs fois mentionné pour dire qu'il se passerait quelque chose de décisif avec ce philo sophe qui avait nié l'existence d'un monde matériel en dehors de la conscience humaine. Hilde avait eu beau tricher en regardant dans l'encyclopédie, elle n'avait rien trouvé qui l'intéressât directement.
Il y eut l'histoire de l'avion et de sa banderole avec les féli citations d'anniversaire. Puis les gros nuages de pluie s'amoncelèrent au-dessus de la ville.
« Etre ou ne pas être » n'est donc pas toute la question. Il faut aussi se demander
Rien d'étonnant à ce que Sophie commence à se ronger les ongles. Hilde n'avait jamais eu cette mauvaise habitude, mais elle n'en menait pas large non plus. Enfin ce fut dit noir sur blanc :
... pour nous cette « volonté » ou cet « esprit » qui agit sur tout peut fort bien être le père de Hilde.
Et plus loin :
— Tu veux dire qu'il a été une sorte de Dieu pour nous ?
— Oui, et sans être le moins du monde gêné. Quel culot!
— Et Hilde dans tout ça ?
— Elle est un ange, Sophie.
— Un ange?