Berkeley était donc un philosophe qui niait qu'il existât un monde matériel en dehors de la conscience humaine. On pou vait se permettre, il est vrai, d'affirmer toutes sortes de choses, mais les réfuter, c'était une tout autre affaire. Sophie en était un bon exemple, puisque toutes ses « perceptions du monde extérieur » » n'étaient que le fruit de l'imagination du père de Hilde.

Il fallait vite lire la suite. Hilde leva les yeux quand elle en fut au chapitre où Sophie aperçoit dans le miroir une fille qui cligne des deux yeux. C'était comme si l'autre fille avait fait un clin d'œil à Sophie. Comme pour dire : je te vois, Sophie ! Je suis , de l'autre côté.

C'est alors qu'elle tombait sur le portefeuille vert avec l'argent et tout le reste ! Qu'est-ce qu'il venait faire là?

C'était complètement fou ! L'espace de quelques secondes, Hilde avait réellement cru que Sophie avait retrouvé son por tefeuille. Mais ce fut un déclic : elle eut envie de se mettre à la place de Sophie. Pour elle, tout était incompréhensible mais fascinant.

Pour la première fois, Hilde eut envie de voir le vrai visage de Sophie et de lui donner le fin mot de l'histoire.

Mais Sophie devait d'abord se dépêcher de quitter le chalet sans se faire prendre en flagrant délit. Bien entendu, la barque avait glissé et dérivait sur le lac. La preuve qu'il n'avait pas non plus oublié cette histoire, lui !

Hilde but une gorgée et attaqua son sandwich aux crevettes tout en poursuivant sa lecture sur Aristote, « l'homme d'ordre » qui avait osé critiquer la théorie des idées de Platon.

Selon Aristote, rien ne peut exister dans la conscience qui n'ait d'abord été perçu par nos sens. Platon, lui, aurait dit qu'il n'y a rien dans la nature qui n'ait d'abord existé dans le monde des idées. Aristote trouvait que de cette façon Platon « doublait le nombre des choses ».

Quant au fameux jeu du baccalauréat, Hilde ne s'était jamais doutée qu'elle le devait en fait à Aristote, puisque

c'était lui qui avait établi la distinction entre « le monde végé tal, animal et minéral ».

Aristote voulait en quelque sorte faire à fond le ménage dans la chambre de jeune fille de la nature. Il s'attacha à démontrer que toutes les choses dans la nature appartiennent à différents groupes eux-mêmes subdivisés en sous-groupes.

Quant à la conception aristotélicienne de la femme, elle en fut aussi choquée qu'irritée. Comment un philosophe de cette envergure pouvait-il débiter des sottises pareilles !

Cela avait malgré tout donné envie à Sophie de ranger sa propre « chambre de jeune fille », et c'est ainsi que, dans tout ce fourbi, elle avait retrouvé le mi-bas qui avait disparu comme par enchantement de l'armoire de Hilde un mois auparavant. Sophie avait rangé toutes les feuilles d'Alberto dans un classeur, cela faisait déjà plus de cinquante pages. Pour sa part, Hilde était arrivée à la page 124, mais elle devait lire toute l'histoire de Sophie en plus des cours de philosophie de Alberto Knox.

« L'hellénisme », tel était le nom du chapitre suivant. Tout commençait avec la découverte par Sophie d'une carte postale reproduisant une Jeep des Nations unies. Le cachet de la poste indiquait le 15-6 et Contingent des forces des Nations unies. Ah ! encore une de ces cartes que son père avait glissées dans l'histoire au lieu de les lui envoyer par la poste :

Chère Hilde,

Je suppose que tu es encore en train de fêter ton anniver saire. A moins que ce ne soit déjà le lendemain ? Enfin, savoir combien de temps tu profiteras de ce cadeau, voilà quin 'est pas le plus important, puisque d'une certaine façon il durera toute ta vie. Alors laisse-moi juste te souhaiter unjoyeux anni versaire ! Tu auras compris, je pense, pourquoi j'en voie les cartes à Sophie. J'ai la profonde certitude qu 'elle te les trans mettra.

P. -S. : Maman m'a dit que tu avais perdu ton portefeuille. Je te

promets de te donner 150 couronnes pour le remplacer. Quant à ton certificat de scolarité, tu en obtiendras sans problème un a utre de l'école a vant les grandes vacances.

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