— Tu veux dire qu'un homme planifie tout ce que nous rêvons? Il est possible que le père de Hilde sache exactement tout ce que nous faisons. Echapper à sa conscience serait aussi difficile qu'échapper à sa propre ombre. Cependant —je suis en train de mettre sur pied un plan très précisément à partir de ce point —, rien ne nous permet d'affirmer que le major a déjà prévu tous les événements à venir. Il se peut qu il ne décide qu'au dernier moment, quand il écrit noir sur blanc ses idées. Et c'est dans ce laps de temps que nous pouvons peut- être imaginer que nous jouissons d une relative indépendance dans nos paroles ou nos actes. Il est clair que notre rayon d'action est fort limité comparé à la toute-puissance du major. Nous sommes en quelque sorte soumis aux circonstances exté rieures comme ces chiens qui se mettent à parler, ces avions qui laissent flotter des banderoles avec des félicitations d'anniver saire, ces bananes à messages et ces orages télécommandés. Nous ne devons pas toutefois exclure le fait que nous avons une volonté autonome, si infime soit-elle.
— Mais comment ça ?
— Le major sait tout de notre petit monde, cela va de soi, mais cela ne veut pas dire pour autant qu'il est tout-puissant. Nous devons en tout cas essayer de vivre comme s'il ne l'était pas.
— Je crois que je comprends ce que tu veux dire.
— Le fin du fin, ce serait de réussir à faire quelque chose de notre propre chef, sans que le major s'en aperçoive.
— Mais comment faire, si nous n'existons pas vraiment?
— Qui a dit que nous n'existons pas? La question n'est pas de savoir si nous existons, mais ce que nous faisons et qui nous sommes. Même s'il devait s'avérer que nous ne sommes que des pulsions de la conscience dédoublée du major, cela ne nous ôte pas pour autant notre petite existence.
— Ni notre libre volonté?
— C'est sur ce point que je travaille, Sophie.
— Mais le père de Hilde ne doit pas apprécier que tu « tra vailles «justement sur ce point?
— Non, pas du tout. Mais il ne connaît pas mon plan propre ment dit. Je tente de trouver le point d'Archimède.
— Le point d'Archimède?
—
point fixe et je soulèverai le monde », disait-il. C'est ce point qu'il s'agit de trouver pour déséquilibrer l'univers intérieur du major.
— Ce n'est pas une mince entreprise.
— Mais nous n'avons aucune chance d'y parvenir avant d'avoir terminé le cours de philosophie. Il exerce pour l'instant une pression beaucoup trop forte sur nous. Il a apparemment décidé que je devais te servir de guide à travers les siècles jusqu'à notre époque. Mais nous n avons que quelques jours devant nous avant qu'il ne prenne son avion quelque part au Moyen-Orient. Si nous n'arrivons pas à nous libérer de son imagination vraiment collante avant son arrivée à Bjerkely, alors nous sommes perdus.
— Tu me fais peur.