« S’agissant de langues de vipère, que dire de la vôtre, jeune serpent ? répliqua Saruman avec un éclair de colère que tous purent voir. Mais allons, Éomer fils d’Éomund ! poursuivit-il de sa voix douce. À chacun son affaire. La vôtre est dans les hauts faits d’armes, et vous vous attirez par là un très grand honneur. Contentez-vous d’occire ceux que votre seigneur désigne comme ennemis. Ne vous mêlez pas de politiques qui vous dépassent. Mais dussiez-vous un jour être roi, vous verrez peut-être l’importance de choisir vos amis avec soin. L’amitié de Saruman et la puissance d’Orthanc ne sauraient être écartées à la légère, qu’importent les griefs, réels ou inventés, qu’on choisit d’invoquer. Vous avez gagné une bataille, non une guerre – et ce, grâce à une aide sur laquelle vous ne pourrez plus compter. L’Ombre du Bois pourrait attendre à votre porte, la prochaine fois : elle est capricieuse, insensée, et elle n’aime guère les Hommes.
« Mais, monseigneur du Rohan, faut-il me traiter d’assassin parce que de vaillants hommes sont tombés au combat ? Si vous partez en guerre, inutilement, car tel n’était pas mon désir, alors des hommes mourront. Mais si cela fait de moi un assassin, toute la maison d’Eorl est entachée de meurtre ; car elle a livré bien des guerres et attaqué nombre de gens qui la défiaient. Cela ne l’a pas empêchée, parfois, de chercher ensuite une paix qui, pour avoir été politique, n’était pas mauvaise pour autant. Or donc, Théoden Roi : aurons-nous la paix et l’amitié, vous et moi ? Il n’appartient qu’à nous d’en décider. »
« Nous aurons la paix », dit enfin Théoden, d’une voix pâteuse et avec effort. Plusieurs des Cavaliers s’écrièrent de joie. Théoden leva une main. « Oui, nous aurons la paix, dit-il à présent d’une voix claire, nous aurons la paix, quand vous et toutes vos œuvres aurez péri – et celles de votre sinistre maître auquel vous voudriez nous livrer. Vous êtes un menteur, Saruman, un corrupteur du cœur des hommes. Vous me tendez la main, et je ne vois qu’une griffe de la serre du Mordor. Cruelle et froide ! Même si votre guerre contre moi avait été juste – ce qu’elle n’était pas ; car seriez-vous dix fois plus sage que vous n’auriez aucunement le droit de nous asservir, moi et les miens, à votre volonté et à vos intérêts –, même alors, que dites-vous des torches allumées dans l’Ouestfolde et des enfants qui gisent là-bas sans vie ? Et le corps de Háma, mutilé devant les portes de la Ferté-au-Cor alors qu’il était déjà mort… Quand vous serez ici pendu à un gibet pour le bénéfice de vos propres corbeaux, je serai en paix avec vous et avec Orthanc. Voilà pour la Maison d’Eorl. Certes, je n’ai pas la stature de mes pères, mais je ne dois pas pour autant vous lécher les doigts. Tournez-vous autre part. Mais je crains que votre voix n’ait perdu son charme. »
Les Cavaliers levèrent les yeux vers Théoden, comme brusquement tirés d’un rêve. Après la musique de Saruman, la voix rauque de leur maître paraissait celle d’un vieux corbeau. Mais Saruman, pendant un moment, devint fou de rage. Il se pencha sur la balustrade vers le Roi, comme pour lui asséner un coup de bâton. Certains crurent voir tout à coup un serpent qui se love et se prépare à mordre.
« Des gibets et des corbeaux ! siffla-t-il, et ils frémirent devant cet affreux changement. Vieux gâteux ! Qu’est-ce que la maison d’Eorl sinon une grange couverte de chaume où des bandits trinquent dans le relent, pendant que leur marmaille se roule sur le sol parmi les chiens ? Trop longtemps ils ont eux-mêmes échappé au gibet. Mais le nœud descend – lent à se serrer, dur et implacable à la fin. À la potence, si cela vous agrée ! » Sa voix changea alors, tandis qu’il se maîtrisait peu à peu. « Je ne sais pourquoi j’ai mis tant de patience à vous parler. Car je n’ai aucunement besoin de vous, ni de votre petite bande de galopeurs, aussi prompts à fuir qu’à avancer, Théoden Maître des Chevaux. Je vous ai proposé, il y a bien longtemps, une condition bien au-dessus de votre mérite et de votre envergure. Je vous l’ai offerte encore à l’instant, afin que ceux que vous fourvoyez puissent s’aviser des chemins qui s’offrent à eux. Vous me le rendez par des fanfaronnades et des injures. Eh bien, soit. Regagnez vos cabanes !
« Mais toi, Gandalf ! Pour toi du moins je suis peiné, car je perçois le déshonneur qui est tien. Comment se fait-il que tu endures pareille compagnie ? Car tu es fier, Gandalf, et non sans raison : tu as l’esprit noble, et des yeux qui voient au plus loin et au plus profond. Ne voudras-tu m’écouter, même aujourd’hui ? »
Gandalf remua, levant la tête. « Qu’as-tu à dire que tu ne m’as pas dit la dernière fois ? demanda-t-il. Ou y a-t-il des choses dont tu voudrais te dédire ? »