« Alors ? dit-elle à présent d’un ton doucement interrogateur. Pourquoi venir troubler mon repos ? Ne puis-je avoir un seul moment de paix, de nuit comme de jour ? » C’était le ton d’une âme bienveillante heurtée par l’injustice de son sort.
Ils levèrent des yeux ahuris, car ils ne l’avaient pas entendu approcher ; et ils virent derrière la balustrade une forme qui les regardait d’en haut : un vieillard, drapé d’une ample cape de couleur indéfinissable, car elle changeait de ton chaque fois qu’ils promenaient le regard, ou quand le vieillard bougeait. Il avait le visage long et le front haut, des yeux noirs et profonds, difficiles à sonder ; bien qu’ils eussent alors un air grave et bienveillant, un peu las. Il avait la barbe et les cheveux blancs, mais des mouchetures de noir se voyaient encore au pourtour des lèvres et des oreilles.
« Semblable et dissemblable à la fois », marmonna Gimli.
« Mais allons donc, dit la douce voix. Il en est au moins deux parmi vous que je connais de nom. Gandalf, je le connais trop bien pour espérer vraiment qu’il soit venu quérir mon aide ou mes conseils. Mais vous, Théoden, Seigneur de la Marche du Rohan, vous vous signalez par vos nobles emblèmes, et plus encore par les beaux traits de la Maison d’Eorl. Ô digne fils de Thengel le trois fois renommé ! Pourquoi n’être pas venu plus tôt et en ami ? J’ai grandement désiré vous voir, roi entre les rois des terres de l’Ouest, en particulier ces dernières années, pour vous délivrer des conseils malavisés, souvent mauvais, dont je vous voyais accablé ! Est-il trop tard, à présent ? En dépit des torts qui m’ont été causés, et dont les hommes du Rohan ne sont, hélas ! pas innocents, je voudrais quand même vous sauver, et vous préserver de la ruine qui vous attend inévitablement, si vous suivez cette route sur laquelle vous êtes engagé. Car je suis bien le seul à pouvoir vous aider, maintenant. »
Théoden ouvrit la bouche comme pour prendre la parole, mais il resta muet. Il leva la tête vers la figure de Saruman qui le scrutait de ses yeux sombres et graves ; puis il se tourna vers Gandalf debout à ses côtés, et parut hésiter. Gandalf ne fit aucun signe ; il se tint silencieux comme une pierre, tel un homme attendant patiemment un signal qui n’est pas encore venu. Les Cavaliers remuèrent, accueillant les paroles de Saruman avec un murmure d’approbation ; et bientôt, ils tombèrent eux aussi dans le silence, comme ensorcelés. Ils avaient l’impression que Gandalf n’avait jamais eu pour leur seigneur de paroles aussi justes, ni aussi belles. Que tous ses échanges avec Théoden étaient empreints d’arrogance et de brusquerie. Et une ombre envahit leur cœur, la crainte d’un grave péril : la fin de la Marche, au milieu de ténèbres où Gandalf les conduisait ; alors que Saruman leur montrait une porte de sortie qu’il tenait à demi ouverte, de sorte qu’un rayon de lumière en émanait. Le silence s’appesantit.
Ce fut Gimli le nain qui s’exclama tout à coup. « Les paroles de ce magicien sont sens dessus dessous, grogna-t-il, agrippant le manche de sa hache. Dans la langue d’Orthanc, aider signifie ruiner, et sauver veut dire tuer, cela crève les yeux. Mais nous ne sommes pas venus quémander. »
« Paix ! » dit Saruman ; et l’espace d’un instant, sa voix se fit moins doucereuse, et une lueur étincela dans ses yeux avant de disparaître. « Je ne m’adresse pas encore à vous, Gimli fils de Glóin, dit-il. Votre patrie est loin d’ici, et les troubles de ce pays ne vous concernent guère. Mais ce n’est pas votre faute si vous vous retrouvez mêlé à ceux-ci ; ainsi, je ne vous reprocherai pas le rôle que vous avez pu y jouer – un rôle valeureux, à n’en point douter. Mais permettez-moi je vous prie de parler d’abord au Roi du Rohan, mon voisin, et naguère mon ami.
« Qu’avez-vous à dire, Théoden Roi ? Voulez-vous faire la paix avec moi, et jouir de toute l’aide que mon savoir, fondé sur de longues années, pourrait vous apporter ? Prendrons-nous conseil ensemble afin de nous prémunir contre ces jours funestes, et réparerons-nous les torts infligés à chacun avec suffisamment de bonne volonté, pour que nos domaines viennent à fleurir tous deux comme jamais ils n’ont fleuri ? »
Théoden ne fit toujours aucune réponse. Nul ne pouvait dire s’il luttait contre la colère ou contre le doute. Éomer prit la parole.
« Seigneur, écoutez-moi ! dit-il. Nous voici confrontés au danger dont nous avons été prévenus. Avons-nous chevauché à la victoire pour aboutir ici, enjôlés par ce vieux menteur qui distille du miel de sa langue fourchue ? Un loup, piégé par les chiens, leur tiendrait exactement ce discours, s’il en était capable. Quelle aide peut-il vous offrir en vérité ? Il ne cherche qu’à se tirer d’affaire. Mais allez-vous parlementer avec ce dispensateur de traîtrise et d’assassinat ? Souvenez-vous de Théodred aux Gués, et de la tombe de Háma devant la Gorge de Helm ! »