« “Il y a l’eau de l’Isen, et elle est assez bonne pour les Ents et les Hommes”, ont-ils répondu. Mais j’espère que les Ents auront trouvé le temps de préparer quelques-uns de leurs breuvages d’eau de montagne, et que nous verrons la barbe de Gandalf boucler à son retour. Après le départ des Ents, la fatigue et la faim nous sont tombées dessus. Mais nous n’avions pas matière à nous plaindre : nos efforts avaient été amplement récompensés. Notre quête de nourriture d’homme avait permis à Pippin de découvrir le véritable trésor parmi toutes ces épaves : ces barils de Sonnecornet. “Fumer est meilleur après manger”, m’a fait remarquer Pippin : c’est ce qui a mené aux circonstances de tout à l’heure. »
« Oui, tout s’explique et se justifie », dit Gimli.
« Tout sauf une chose, dit Aragorn : de la feuille du Quartier Sud à Isengard ? Plus j’y pense, plus je trouve cela curieux. Je ne suis jamais entré à Isengard, mais j’ai voyagé dans ce pays, et je connais bien les terres vides qui s’étendent entre le Rohan et le Comté. Plus rien ni personne ne circule sur cette route depuis maintes longues années, pas ouvertement en tout cas. Saruman entretenait un commerce secret avec quelqu’un du Comté, je suppose. Il peut se trouver des Langues de Serpent ailleurs que chez le roi Théoden. Les barils portaient-ils une date ? »
« Oui, dit Pippin. C’était la récolte de 1417, soit celle de l’année dernière ; non, celle d’avant, bien sûr, à l’heure qu’il est : une bonne année. »
« Eh bien, quel qu’ait été le mal qui se tramait, il n’y a plus à s’en inquiéter, je l’espère ; ou du moins il est hors de notre portée pour l’instant, dit Aragorn. Mais je crois que j’en toucherai un mot à Gandalf, aussi insignifiant cela puisse-t-il sembler au milieu de ses grandes affaires. »
« Je me demande ce qu’il fabrique, dit Merry. L’après-midi avance. Et si on allait faire un tour ? En tout cas, vous avez maintenant toute la liberté d’entrer à Isengard si le cœur vous en dit. Mais cette vue n’a rien de très réjouissant. »
1.
Dans le calendrier du Comté, tous les mois comptaient 30 jours.
10La voix de Saruman
Ils passèrent à travers le tunnel en ruine et se tinrent bientôt sur un amoncellement de pierres, observant le sombre rocher d’Orthanc piqueté de fenêtres, toujours aussi menaçant malgré la désolation qui l’entourait. Les eaux s’étaient presque toutes retirées, à présent. Des mares sombres subsistaient çà et là, couvertes d’écume et de débris de toutes sortes ; mais la plus grande partie du vaste cercle avait retrouvé son dénuement, désert de vase et de rochers éboulés, criblé de trous noircis et jonché de poteaux et de colonnes penchant de tous côtés. Sur le pourtour fracassé de la cuvette s’élevaient de fortes pentes et de hauts monticules, comme des galets entassés par une violente tempête ; au-delà, la vallée verdoyante et touffue s’épanchait dans le long ravin entre les sombres bras des montagnes. Au milieu de cette dévastation, des cavaliers tentaient de se frayer un chemin : ils arrivaient du côté nord et approchaient déjà d’Orthanc.
« Voilà Gandalf avec Théoden et ses hommes ! dit Legolas. Allons à leur rencontre ! »
« Marchez avec prudence ! dit Merry. Des dalles traîtresses peuvent basculer et vous précipiter dans un trou, si vous n’y faites pas attention. »
Ils suivirent ce qui restait du chemin menant des portes à la tour – sans presser le pas, car les pavés étaient crevassés et couverts de vase. Les cavaliers, voyant les compagnons approcher, s’arrêtèrent dans l’ombre du rocher pour les attendre. Gandalf chevaucha à leur rencontre.
« Eh bien, Barbebois et moi avons eu d’intéressantes discussions, dit-il ; quelques plans ont pu être dressés, et nous avons tous pris du repos, car nous en avions bien besoin. Maintenant, il faut nous remettre en route. Et vous, mes amis, j’espère que vous aurez cru bon de vous reposer aussi, et de vous restaurer ? »
« Certainement, dit Merry. Mais nos discussions ont commencé et se sont terminées dans la fumée. N’empêche que nos dispositions à l’égard de Saruman se sont quelque peu améliorées. »
« Vraiment ? dit Gandalf. Eh bien, pas les miennes. Il me reste une dernière corvée avant de partir : rendre à Saruman une visite d’adieu. C’est dangereux, et probablement inutile ; mais il le faut. Ceux d’entre vous qui le souhaitent peuvent m’accompagner – mais prenez garde ! Et pas de plaisanteries ! Ça n’est pas le moment. »
« Je viens avec vous, dit Gimli. Je désire le voir, histoire de découvrir s’il vous ressemble vraiment. »
« Et comment comptez-vous découvrir cela, maître Nain ? dit Gandalf. Saruman pourrait bien me ressembler à vos yeux, si cela servait ses desseins à votre égard. Et puis, êtes-vous aujourd’hui assez sage pour déceler toutes ses contrefaçons ? Enfin, nous verrons bien, peut-être. Il se pourrait qu’il craigne de se montrer devant tant d’yeux différents. Mais j’ai dit à tous les Ents de se retirer hors de vue, aussi avons-nous une chance de le persuader de sortir. »