Le hobbit se détendit et retomba en arrière, s’agrippant à la main du magicien. « Gandalf ! cria-t-il. Gandalf ! Pardonnez-moi ! »
« Vous pardonner ? dit le magicien. Dites-moi d’abord ce que vous avez fait ! »
« Je… j’ai pris la boule pour regarder dedans, balbutia Pippin ; et j’ai vu des choses qui m’ont effrayé. Et j’ai voulu me sauver, mais je ne pouvais pas. Puis il est venu pour m’interroger ; et il m’a regardé, et, et… c’est tout ce que je me rappelle. »
« C’est loin d’être suffisant, dit Gandalf d’un ton sévère. Qu’avez-vous vu, et qu’avez-vous dit ? »
Pippin ferma les yeux et frissonna, mais il resta muet. Tous le dévisageaient en silence, sauf Merry qui se détourna. Mais le visage de Gandalf demeurait ferme. « Parlez ! » intima-t-il.
D’une voix faible et hésitante, Pippin reprit, et peu à peu ses paroles se firent plus claires et plus fortes. « J’ai vu un ciel sombre, dit-il, et de hauts remparts. Et de minuscules étoiles. Cela semblait se passer très loin et il y a très longtemps, pourtant c’était d’une terrible netteté. Alors les étoiles ont commencé à clignoter : elles étaient éclipsées par des créatures ailées. Très grandes, je crois, à vrai dire ; mais dans le cristal, on aurait dit des chauves-souris tournoyant au-dessus de la tour. Je pense qu’il y en avait neuf. L’une d’elles s’est mise à voler droit sur moi, elle n’arrêtait pas de grossir. Elle avait une horrible… non, non ! je ne peux pas le dire.
« J’ai essayé de m’enfuir, parce que j’ai cru qu’elle allait sortir du globe ; mais quand elle l’a eu complètement recouvert, elle a disparu. Puis il est venu,
« “Ainsi, vous voilà revenu ? Pourquoi avoir négligé de rendre compte de vous-même pendant si longtemps ?”
« Je n’ai pas répondu. Il a dit : “Qui êtes-vous ?” Je ne répondais toujours pas, mais ça me faisait horriblement mal ; et il me pressait, alors j’ai dit : “Un hobbit.”
« Puis, tout à coup, on aurait dit qu’il me voyait, et il s’est mis à rire. C’était cruel. J’avais l’impression d’être transpercé de coups de couteau. Je me suis débattu. Mais il a dit : “Attends un peu ! Nous nous reverrons bientôt. Dis à Saruman que ce bibelot n’est pas pour lui. Je l’envoie chercher sur-le-champ. Compris ? Dis seulement cela !”
« Alors il m’a regardé avec une joie perverse. Je me suis senti tomber en morceaux. Non, non ! je ne peux rien dire de plus. C’est tout ce dont je me souviens. »
« Regardez-moi ! » dit Gandalf.
Pippin le regarda droit dans les yeux. Le magicien tint son regard pendant un instant, sans mot dire. Puis son visage s’adoucit, et l’ombre d’un sourire se dessina sur ses lèvres. Il posa doucement la main sur la tête de Pippin.
« C’est bon ! finit-il par dire. N’en dites pas plus ! Vous n’avez pris aucun mal. Il n’y a pas de mensonge dans vos yeux comme je le craignais. Mais il ne vous a pas parlé longtemps. Vous êtes un sot, mais un sot honnête, Peregrin Touc. D’autres, plus sages que vous, auraient pu faire pire en pareille circonstance. Mais retenez bien ceci ! Vous avez été sauvé, vous et tous vos amis, par ce qu’on appelle la fortune, d’abord et avant tout. Vous ne pouvez compter là-dessus une deuxième fois. S’il vous avait interrogé sans attendre, il est quasi certain que vous lui auriez dit tout ce que vous savez, pour notre ruine à tous. Mais son avidité lui a nui. Il ne voulait pas seulement de l’information : c’est
Il souleva doucement Pippin et le porta jusqu’à son lit. Merry les suivit et s’assit auprès de son compagnon. « Allongez-vous là et reposez-vous, si possible, Pippin ! dit Gandalf. Faites-moi confiance. Si vos paumes vous démangent encore, parlez-m’en ! Ces choses se guérissent, vous savez. Mais de grâce, mon cher hobbit, ne déposez plus de gros cailloux sous mon coude ! À présent, je vais vous laisser quelque temps ensemble. »
Sur ce, Gandalf partit rejoindre les autres, toujours rassemblés autour de la Pierre d’Orthanc, profondément troublés. « Le péril surgit dans la nuit au moment où l’on s’y attend le moins, dit-il. Nous l’avons échappé belle ! »
« Comment se porte le hobbit, Pippin ? » demanda Aragorn.
« Tout ira bien, maintenant, je crois, répondit Gandalf. Il n’a pas été retenu longtemps, et les hobbits ont une étonnante faculté de guérison. Le souvenir, ou l’horreur qu’il cause, se dissipera probablement assez vite. Trop vite, peut-être. Aragorn, voulez-vous prendre la Pierre d’Orthanc et la garder ? C’est une dangereuse responsabilité. »