Sam obéit à contrecœur. Gollum se releva aussitôt et se mit à caracoler de-ci de-là, comme un chien battu que son maître aurait flatté. Dès lors, un changement s’opéra chez lui qui dura quelque temps. Il parlait avec moins de sifflements et de geignements et s’adressait directement à ses compagnons, non à sa propre personne, à son « trésor ». Il tressaillait et se dérobait à leur approche, ou au moindre mouvement brusque, et il évitait tout contact avec leurs capes elfiques ; mais il était amical, et plutôt pitoyable dans son désir de plaire. Il gloussait et gambadait à la moindre plaisanterie, ou même, quand Frodo avait pour lui une parole bienveillante ; et il pleurait quand Frodo le réprimandait. Sam, pour sa part, ne lui disait jamais grand-chose. Il le soupçonnait plus que jamais et, si la chose était possible, il aimait encore moins le nouveau Gollum, le Sméagol, que l’ancien.

« Eh bien, Gollum, ou peu importe comment il faut t’appeler, lui dit-il, c’est l’heure ! Y a plus de lune, et la nuit achève. On ferait mieux d’y aller. »

« Oui, oui, acquiesça Gollum en gambadant. Allons-y ! Il n’y a qu’un seul chemin pour aller du Nord au Sud. Je l’ai trouvé, moi, oh oui. Les Orques ne le prennent pas, les Orques ne le connaissent pas. Les Orques ne traversent pas les Marais, ils les contournent sur des milles et des milles. Très chanceux d’être venus de ce côté. Très chanceux d’avoir trouvé Sméagol. Suivez Sméagol ! »

Il s’éloigna de quelques pas, puis se retourna d’un air questionneur, comme un chien les invitant à la promenade. « Pas si vite, Gollum ! s’écria Sam. Tu restes près de nous, hein ! Je marche sur tes talons, et ma corde n’est pas loin. »

« Non, non ! dit Gollum. Sméagol a promis. »

Au cœur de la nuit, sous les étoiles claires et dures, ils se mirent en route. Gollum les ramena un peu vers le nord par où ils étaient venus ; puis il bifurqua à droite, délaissant les bords escarpés des Emyn Muil, et s’engagea sur les pentes pierreuses et accidentées menant aux vastes marécages en contrebas. Ils se fondirent rapidement et tout doucement dans les ténèbres. Sur toutes les lieues désertes devant les portes du Mordor s’étendait un noir silence.

2Le passage des marais

Gollum allait vite, la tête et le cou tendus en avant, souvent en se servant autant de ses mains que de ses pieds. Frodo et Sam avaient du mal à le suivre ; mais lui ne semblait plus du tout songer à s’échapper, et quand ils traînaient en arrière, Gollum se retournait pour les attendre. Au bout d’un moment, il les amena au bord de l’étroit ravin sur lequel ils étaient précédemment tombés ; mais cette fois, ils n’étaient pas aussi près des collines.

« On y est ! leur cria-t-il. Il y a un chemin qui descend au fond, oui. Maintenant, on le suit – jusqu’à la sortie, loin de ce côté-là. » Il désigna le sud et l’est, vers les marais. Les relents leur montaient aux narines, lourds et fétides, même dans l’air frais de la nuit.

Gollum se mit à aller et venir le long du bord, et finit par les appeler. « Ici ! Ici, on peut descendre. Sméagol y est passé une fois : j’y suis passé, pour me cacher des Orques. »

Il prit la tête, et les hobbits le suivirent dans l’obscurité. Il ne leur fut pas difficile de descendre, car à cet endroit, la fissure avait seulement une quinzaine de pieds de profondeur, et une douzaine de largeur. Un cours d’eau bouillonnait au fond : c’était en fait le lit d’une des nombreuses petites rivières qui ruisselaient du haut des collines pour venir alimenter les mares et les bourbiers stagnants de la plaine au-delà. Gollum tourna à droite, prenant plus ou moins au sud, et faisant clapoter ses pieds dans les eaux pierreuses et peu profondes. Il semblait se délecter du contact de l’eau, et il riait tout seul, gloussant, et même parfois coassant en une sorte de chanson.

Le désert froid

nous mord les doigts,

         nous ronge les pieds.

Les pierres, là-haut

sont comme des os

         tout décharnés.

Mais la rivière

est fraîche et claire,

         douce pour les pieds !

Maintenant on veut…

« Ha ! ha ! Qu’est-ce qu’on veut ? dit-il avec un regard oblique en direction des hobbits. On va vous le dire, coassa-t-il. Il l’a deviné il y a longtemps, Bessac l’a deviné. » Une lueur étincela dans ses yeux, et Sam, percevant cet éclair dans l’obscurité, ne le trouva guère plaisant.

Vivant sans souffle, mortellement froid ;

Jamais n’a soif, toujours il boit,

En cotte de mailles, ne cliquette pas.

Se noie en dehors de l’eau,

         prend un îlot

pour une montagne ;

      prend un ruisseau

pour une bouffée d’air.

Si beau, si lustré !

Quelle joie de le rencontrer !

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