« Bon, écoutez ! » dit Sam à Frodo, sans trop baisser la voix : il lui importait peu que Gollum l’entende ou non. « Il faut qu’on dorme ; mais pas les deux en même temps, avec ce scélérat au ventre creux dans les parages, promesse ou pas. Sméagol ou Gollum, il changera pas ses habitudes du jour au lendemain, je peux vous le garantir. Dormez, monsieur Frodo, et je vous réveillerai quand j’arriverai plus à garder les yeux ouverts. Soyons toujours sur nos gardes, comme avant, tant qu’il est en liberté. »

« Tu as peut-être raison, Sam, dit Frodo, parlant ouvertement. Il y a bien un changement chez lui, mais à quel niveau, et jusqu’à quel point, je ne le sais pas très bien encore. Toutefois, je pense sérieusement qu’il n’y a rien à craindre – pour le moment. Mais fais le guet si tu veux. Donne-moi environ deux heures, pas plus, puis réveille-moi. »

Frodo était si fatigué que sa tête tomba sur sa poitrine presque aussitôt qu’il eut fini de parler, et il s’endormit. Gollum semblait ne plus avoir aucune peur. Il se pelotonna et s’endormit presque aussitôt, sans se soucier de rien. À présent, sa respiration était doucement sifflante entre ses dents serrées, mais il restait étendu, immobile comme une pierre. Au bout d’un moment, craignant de s’endormir lui-même au son de la respiration des autres, Sam se leva, et il secoua Gollum d’une légère poussée. Ses mains s’ouvrirent en un spasme, mais il ne fit pas d’autre mouvement. Sam se pencha pour lui chuchoter poissson à l’oreille, mais il n’y eut aucune réponse, pas même une saccade dans la respiration de Gollum.

Sam se gratta la tête. « Il doit vraiment dormir, marmonna-t-il. Et si j’étais comme Gollum, jamais plus il se réveillerait. » Il chassa l’idée de la corde (et de son épée) qui lui venaient à l’esprit et alla s’asseoir auprès de son maître.

Quand il se réveilla, le ciel était étrange : plus sombre que quand ils avaient déjeuné, et non plus clair. Sam sauta sur pied. Revigoré, mais l’estomac vide, il comprit soudain qu’il avait dormi toute la journée, pendant au moins neuf heures. Frodo, maintenant étendu sur le côté, dormait encore à poings fermés. Gollum ne se voyait nulle part. Divers surnoms réprobateurs, dirigés vers sa propre personne et tirés du vaste trésor linguistique paternel, se présentèrent alors à l’esprit de Sam ; et il lui apparut en outre que son maître avait eu raison : ils n’avaient eu à se protéger de rien pour l’instant. Du moins étaient-ils tous deux en vie, et personne n’était venu les étouffer.

« Le malheureux ! dit-il presque contrit. Je me demande bien où il est passé ! »

« Pas loin, pas loin ! » dit une voix au-dessus de lui. Il leva les yeux et vit la grosse tête et les larges oreilles de Gollum se détacher devant le ciel du soir.

« Hé là, qu’est-ce que tu fais ? » s’écria Sam, ses soupçons ravivés du moment où il distingua cette forme.

« Sméagol a faim, dit Gollum. De retour bientôt. »

« Reviens tout de suite ! s’écria Sam. Hé ! Reviens ! » Mais Gollum avait disparu.

Frodo se réveilla au son des hurlements de Sam ; il se redressa et se frotta les yeux. « Ho ! dit-il. Quelque chose ne va pas ? Quelle heure est-il ? »

« Chais pas, dit Sam. Le soleil est déjà couché, on dirait. Et il s’est sauvé. Il dit qu’il a faim. »

« Ne t’inquiète pas ! dit Frodo. Il n’y a rien qu’on puisse faire. Mais il reviendra, tu vas voir. Sa promesse le tiendra encore un bout de temps. Et il n’abandonnera pas son Trésor, de toute façon. »

Frodo ne s’émut pas outre mesure en apprenant qu’ils avaient dormi à poings fermés pendant des heures alors que Gollum, a fortiori un Gollum très affamé, était en liberté à leurs côtés. « Pas la peine de penser aux vilains noms que te donnerait ton ancêtre, dit-il. Tu étais épuisé, et tout est pour le mieux en fin de compte : nous sommes tous les deux reposés. Et une dure route nous attend, la pire de toutes. »

« Pour ce qui est de la nourriture…, dit Sam. Combien de temps ça va nous prendre pour faire le boulot ? Et quand ce sera fait, qu’est-ce qu’on va faire, nous ? Ce pain de route vous garde sur vos jambes de merveilleuse façon, encore qu’il soit pas tellement satisfaisant pour les entrailles, comme on dit – pas à mon goût, en tout cas, sans vouloir manquer de respect à ceux qui l’ont fait. Mais il faut en manger chaque jour, et il n’en pousse pas. D’après moi, il nous en reste pour mettons trois semaines ou à peu près ; et ça, c’est en nous serrant la ceinture et en ayant la dent économe. Jusqu’ici, on n’a pas été tellement regardants. »

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