C’est tout ce qu’on veut,

C’est tout ce qu’on souhaite :

un poisson et des arêtes,

         si doux, si juteux !

Ces paroles ne firent que raviver, dans l’esprit de Sam, une inquiétude qui l’avait assailli du moment où il comprit que son maître allait prendre Gollum comme guide : la question des vivres. Il ne lui venait pas à l’idée que son maître ait pu y songer aussi, mais il ne doutait pas que Gollum l’avait fait. D’ailleurs, comment ce coquin s’était-il nourri durant toutes ses errances en solitaire ? « Pas trop bien, pensa Sam. Il m’a l’air assez famélique. Il ne cracherait pas sur du hobbit, je gage, faute de poisson – s’il nous prenait en train de piquer un somme. Eh bien, il le fera pas : pas Sam Gamgie, en tout cas. »

Ils suivirent les méandres du sombre ravin pendant un long moment, d’autant plus long pour les pieds fatigués de Frodo et de Sam. Le ravin tournait vers l’est, et à mesure qu’ils avançaient, il s’élargissait, tout en devenant de moins en moins profond. Enfin, le gris de l’aube se mit à poindre dans le ciel au-dessus d’eux. Jusque-là, Gollum n’avait montré aucun signe de fatigue, mais à présent, il leva la tête et fit halte.

« Le jour approche », murmura-t-il ; comme si le Jour était quelque chose qui pouvait l’entendre et lui sauter dessus. « Sméagol va rester ici : je vais rester ici, et la Face Jaune ne me verra pas. »

« Nous serions contents de voir le soleil, dit Frodo, mais nous resterons ici : nous sommes trop fatigués pour aller plus loin pour l’instant. »

« Pas malins d’être contents de la Face Jaune, dit Gollum. Elle vous expose. Les gentils hobbits sont sages, ils restent avec Sméagol. Il y a des Orques et des choses méchantes aux alentours. Ils peuvent voir de loin. Restez cachés avec moi ! »

Ils se blottirent tous trois sous la paroi rocheuse du ravin. Celle-ci, à présent, n’était guère plus haute qu’un homme de grande taille, et de larges bancs de pierre sèche s’étendaient à ses pieds ; l’eau coulait dans un canal de l’autre côté du ravin. Frodo et Sam, assis sur l’une des pierres plates, se reposaient le dos. Gollum barbotait et pataugeait dans la rivière.

« Il faut prendre un peu de nourriture, dit Frodo. As-tu faim, Sméagol ? Nous n’avons pas grand-chose à manger, mais nous t’offrirons tout ce que nous pourrons. »

Au mot faim, une lueur verte s’alluma dans les yeux pâles de Gollum – plus globuleux que jamais, eût-on dit, dans son visage émacié et maladif. Pendant un instant, il retomba dans son ancienne manière gollumesque. « On est afffamé, oui, afffammé, on l’est, trésor. Qu’essst-ce qu’ils mangent, hein ? Essst-ce qu’ils ont des bons poisssons ? » Une langue pendante sortit entre des dents jaunes et acérées, et il la passa sur ses lèvres exsangues.

« Non, nous n’avons pas de poisson, dit Frodo. Nous avons seulement ceci – il lui montra une gaufrette de lembas –, et de l’eau, en supposant que cette eau soit bonne à boire. »

« Oui, oui, bonne eau, dit Gollum. Buvez, buvez, pendant qu’on peut ! Mais qu’est-ce qu’ils ont là, trésor ? Est-ce croquignolant ? Est-ce savoureux ? »

Frodo cassa un morceau de gaufrette et le lui tendit sur son emballage de feuille. Gollum renifla la feuille et son visage changea : il laissa voir une grimace de dégoût, et un peu de sa malveillance de naguère. « Sméagol le sent ! dit-il. Des feuilles du pays elfe, pouah ! Elles puent. Il est monté à ces arbres, sans pouvoir enlever l’odeur de ses mains après, mes belles mains. » Laissant tomber la feuille, il prit un coin de lembas et le grignota du bout des dents. Puis il cracha, secoué d’une quinte de toux.

« Ach ! Non ! dit-il, postillonnant. Pauvre Sméagol, vous essayez de l’étouffer. Cendres et poussières, Sméagol ne peut pas manger ça. Il lui faudra mourir de faim. Mais Sméagol s’en fiche. Gentils hobbits ! Sméagol a promis. Il va mourir de faim. Peut pas manger nourriture hobbite. Il va mourir de faim. Pauvre Sméagol tout maigre ! »

« Je suis navré, dit Frodo ; mais je crains de ne pas pouvoir t’aider. Je pense que cette nourriture te ferait du bien, si tu essayais. Mais tu ne peux même pas essayer, peut-être ; en tout cas, pas encore. »

Les hobbits mâchèrent leur lembas en silence. Sam, curieusement, trouva sa galette beaucoup plus goûteuse qu’elle ne le lui avait paru depuis un bon moment : l’attitude de Gollum lui en faisait de nouveau apprécier la saveur. Mais il ne se sentait pas à l’aise. Gollum regardait passer chaque bouchée de la main à la bouche, comme un chien avide auprès de la chaise d’un dîneur. Quand ils eurent terminé, se préparant au repos, Gollum finit par avoir l’air convaincu que les hobbits ne cachaient rien de plus appétissant pour lui ; alors, il s’éloigna de quelques pas et s’assit dans un coin, geignant un peu.

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